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Lagouira n’existe plus depuis des dĂ©cennies. Ce village Espagnol du Rio de Oro, autrefois actif sur la cĂŽte atlantique Ă la pointe du Sahara occidental, est aujourd’hui dĂ©sert, ses maisons rongĂ©es par le sel et ses rues sans autre existence que sur les cartes administratives Marocaines. Le Maroc le rattache officiellement Ă sa province de Dakhla-Oued Eddahab. Or c’est l’armĂ©e Mauritanienne qui y maintient une prĂ©sence militaire depuis 1975, Ă quinze kilomĂštres seulement de Nouadhibou, afin de sĂ©curiser les approches de la ville et de protĂ©ger sa zone portuaire stratĂ©gique face Ă la politique expansionniste Marocaine.
Ce dĂ©calage entre la carte et le terrain n’est pas un dĂ©tail administratif oubliĂ© dans un coin de dĂ©sert mais rĂ©sume au contraire ce que le Royaume prĂ©fĂšre taire, Ă savoir que sa souverainetĂ© dĂ©clarĂ©e et sa souverainetĂ© rĂ©elle ne se superposent nulle part avec exactitude ni au sud avec la Mauritanie ni Ă l’est avec l’AlgĂ©rie ni au nord avec l’Espagne.
Ce flou n’a rien d’un accident diplomatique, il porte un nom prĂ©cis, la thĂšse du Grand Maroc. ThĂ©orisĂ©e dĂšs 1956 par Allal El Fassi et le parti de l’Istiqlal, cette doctrine dessinait un royaume qui s’Ă©tendait jusqu’Ă Nouakchott au sud, jusqu’Ă Tindouf et BĂ©char Ă l’est et jusqu’aux confins du Mali, engloutissant au passage la Mauritanie entiĂšre et une bonne partie du territoire AlgĂ©rien. Le Maroc l’a officiellement enterrĂ©e en 1969 quand il a reconnu l’indĂ©pendance Mauritanienne.
Or, une carte ne meurt jamais tout Ă fait quand elle continue d’irriguer le discours public sous des formes recyclĂ©es. Elle resurgit ainsi Ă Lagouira sous couvert d’ambiguĂŻtĂ© administrative et elle resurgit plus loin sous d’autres formes, Ă l’est comme au sud, sous couvert cette fois de mĂ©moire historique ou de coopĂ©ration Ă©conomique.
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Sur le Sahara occidental le Maroc ne cultive aucune ambiguĂŻtĂ©. Depuis la Marche Verte de 1975 le Royaume contrĂŽle environ quatre-vingts pour cent du territoire et en revendique la totalitĂ© au nom de droits historiques jamais reconnus par la Cour internationale de Justice ni par la majoritĂ© des rĂ©solutions onusiennes appelant Ă l’autodĂ©termination. Les reconnaissances diplomatiques se sont accumulĂ©es ces derniĂšres annĂ©es, les Ătats-Unis en 2020, l’Espagne en 2022, la France en 2024, le Royaume-Uni en 2025, sans que le statut du territoire soit tranchĂ© par l’instance qui en a la charge. Le Front Polisario continue de rĂ©clamer un rĂ©fĂ©rendum promis depuis 1991 et jamais organisĂ©.
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Ă l’est le procĂ©dĂ© change de forme sans changer de logique. En octobre 2024 l’Ă©crivain Franco-AlgĂ©rien Boualem Sansal dĂ©clarait au mĂ©dia Français d’extrĂȘme droite FrontiĂšres, dont le fondateur Erik TegnĂ©r revendique lui-mĂȘme un engagement pro-IsraĂ©lien assumĂ© depuis octobre 2023 notamment sur i24News, que l’ouest AlgĂ©rien, Tlemcen, Oran, Mascara, avait appartenu au Maroc avant la colonisation française.
Cette phrase a surtout offert Ă la presse Marocaine un matĂ©riau inespĂ©rĂ©. Des titres entiers ont depuis repris l’expression de Sahara oriental marocain pour dĂ©signer Tindouf, BĂ©char et la rĂ©gion miniĂšre de Gara Djebilet, prĂ©sentant leur rattachement Ă l’AlgĂ©rie comme une amputation coloniale Ă rĂ©parer.
Kamel Daoud a multipliĂ© Ă son tour les prises de parole tĂ©lĂ©visĂ©es, Ă©crites et radiophoniques en critique frontale de l’Etat AlgĂ©rien bien avant la dĂ©tention de Sansal, des intervention qui converge objectivement avec le narratif Marocain sans jamais l’endosser explicitement.
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Plus au sud le mĂ©canisme change encore de forme sans jamais changer d’objectif. Le 10 avril 2026 le Mali a retirĂ© sa reconnaissance de la RĂ©publique arabe sahraouie dĂ©mocratique et affirmĂ© reconnaĂźtre la souverainetĂ© Marocaine sur le Sahara occidental, un revirement obtenu Ă la faveur de l’isolement diplomatique de Bamako, coupĂ© de la CEDEAO et brouillĂ© avec l’AlgĂ©rie depuis l’abattage d’un drone Malien Ă la frontiĂšre en 2025. Le Maroc a transformĂ© cet isolement en levier, en offrant au Mali enclavĂ© un accĂšs Ă ses ports Atlantiques par l’Initiative atlantique et des milliers de bourses universitaires. Faire plier un voisin par la dĂ©pendance Ă©conomique plutĂŽt que par la reconnaissance d’un droit reste une forme de pression, la plus discrĂšte de toutes celles exercĂ©es par Rabat sur son voisinage. Des sources sĂ©curitaires Ă©voquent par ailleurs une implication Marocaine dans le soutien Ă certains groupes armĂ©s Maliens, une piste a creuser dans un prochain edito.
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Au nord la contestation porte sur Ceuta et Melilla, prĂ©sentĂ©es par Rabat comme des vestiges coloniaux Espagnols Ă rĂ©cupĂ©rer, ainsi que sur les eaux territoriales autour des Canaries. La semaine derniĂšre un nouvel Ă©pisode d’exode de 72000 jeunes Marocains vers Ceuta a offert un cas d’Ă©cole du rĂ©flexe qui traverse tout ce dossier. PlutĂŽt que d’interroger les causes internes de ce dĂ©part massif l’Ă©crivain Tahar Ben Jelloun a prĂ©fĂ©rĂ© en attribuer la responsabilitĂ© Ă l’AlgĂ©rie, reproduisant Ă l’identique le mĂ©canisme dĂ©jĂ observĂ© sur le dossier Sansal, celui qui consiste Ă dĂ©placer la focale vers le voisin de l’est dĂšs qu’une fragilitĂ© intĂ©rieure devient visible.
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Cette singularitĂ© territoriale n’est pas isolĂ©e, elle s’inscrit dans une singularitĂ© politique plus large. Le Maroc est en effet la seule monarchie d’Afrique du Nord, entourĂ© de rĂ©publiques, l’AlgĂ©rie, la Tunisie, la Libye, la Mauritanie et jusqu’au Mali un peu plus au sud. Cette diffĂ©rence de nature n’est pas qu’un dĂ©tail constitutionnel. Elle s’accompagne de pratiques propres Ă la monarchie Alaouite, le baise-main rendu au souverain lors des cĂ©rĂ©monies officielles, la dĂ©tention par les membres de la famille royale de cartes de Chorfa attestant d’une filiation directe avec le prophĂšte Mohamed et la moubaya’a renouvelĂ©e chaque annĂ©e, un serment d’allĂ©geance qui tient lieu de lĂ©gitimation du pouvoir lĂ oĂč les autres pays de la rĂ©gion organisent, avec plus ou moins dâefficacitĂ©, des Ă©lections prĂ©sidentielles.
Cette architecture politique explique en partie pourquoi la question territoriale Ă©chappe si facilement au dĂ©bat contradictoire Ă l’intĂ©rieur du Royaume, la contestation de la carte officielle y touchant directement Ă la lĂ©gitimitĂ© sacrĂ©e du souverain.
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Qu’on se le dise, un pays ne peut pas revendiquer simultanĂ©ment le statut de « pĂŽle de stabilitĂ© rĂ©gionale » et entretenir cinq fronts territoriaux actifs avec l’ensemble de son voisinage immĂ©diat.
La stabilitĂ© ne se mesure pas Ă la soliditĂ© d’un trĂŽne ni Ă la frĂ©quence des sommets internationaux organisĂ©s Ă Rabat. Elle se mesure d’abord Ă la qualitĂ© des relations avec ceux dont on partage la frontiĂšre.
Sur ce plan prĂ©cis le bilan Marocain est celui d’une occupation non rĂ©solue au sud-ouest, d’une rhĂ©torique de spoliation Ă l’est doublĂ©e d’une pression Ă©conomique au sud, d’un contentieux colonial non Ă©teint au nord et d’une ville fantĂŽme dont le statut n’a jamais Ă©tĂ© tranchĂ© en cinquante ans.
Une carte qui redessine unilatĂ©ralement les frontiĂšres de quatre voisins Ă la fois n’est jamais un simple exercice d’archives, elle est en germe une dĂ©claration de guerre Ă l’ensemble d’un voisinage.
Non, aucun autre Ătat de la rĂ©gion ne cumule un tel nombre de dossiers ouverts avec l’ensemble de son voisinage immĂ©diat. Et c’est prĂ©cisĂ©ment cette accumulation, plus que chaque dossier pris isolĂ©ment, qui interroge la soliditĂ© du narratif de stabilitĂ© que le Royaume s’emploie Ă vendre Ă ses partenaires occidentaux.
