C’est lâĂ©tĂ© , une terrasse, un groupe d’amis. Et pourtant, au milieu des rires, une phrase suffit Ă tout changer.
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C’est l’Ă©tĂ© et les terrasses de cafĂ© ne dĂ©semplissent pas. Dans un coin, une bande joyeuse Ă©change autour de boissons diverses et variĂ©es, la conversation glisse d’un sujet Ă l’autre avec cette aisance propre aux amitiĂ©s anciennes puis l’une d’elles annonce qu’elle vient de signer le bail d’un local pour ouvrir sa propre boutique. Le silence qui suit dure Ă peine deux secondes avant que l’ami-e ambivalent, assis en bout de table, ne lĂąche sa phrase assassine, un sourire aux lĂšvres et le ton parfaitement Ă©gal: « C’est courageux de se lancer Ă ton Ăąge, j’espĂšre que tu as un plan B si ça ne marche pas. »
Le reste de la tablĂ©e Ă©clate de rire poliment mais quelque chose s’est dĂ©jĂ brisĂ© dans l’air, cette petite phrase deroule un malaise diffus qui persiste bien aprĂšs que le cafĂ© a refroidi, une fatigue qu’on n’arrive jamais tout Ă fait Ă nommer alors qu’elle vient prĂ©cisĂ©ment de la personne qu’on croyait la plus proche.
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L’ami-e ambivalent ne frappe jamais de face. Il- elle choisit la pique dĂ©guisĂ©e en humour, le silence chargĂ© de sens qui en dit plus qu’une phrase, le compliment empoisonnĂ© qu’on met des heures Ă dĂ©crypter.
Rien n’est jamais assez grave pour qu’on s’en offusque ouvertement et c’est prĂ©cisĂ©ment dans cette zone grise que se loge son habiletĂ©.
On repense Ă ses mots bien aprĂšs la conversation puis on comprend la morsure qu’ils dissimulaient sous l’apparence de la lĂ©gĂšretĂ©, cette mĂȘme habiletĂ© se retrouve dans la façon dont il ou elle organise sa vie autour de vous.
La personnalitĂ© ambivalente, appelons-la ainsi, construit un mur invisible autour de sa vie intime puis vous garde soigneusement de l’autre cĂŽtĂ©. Vous ne saurez presque rien de ses enfants alors qu’elle vous interroge sans relĂąche sur les vĂŽtres.
Le voyage se raconte une fois les valises rangées jamais avant le départ.
L’achat de la maison s’annonce quand les clĂ©s sont dĂ©jĂ en poche jamais pendant les recherches.
Le régime alimentaire se dévoile une fois les kilos perdus jamais au moment des premiers efforts.
Cette asymétrie protÚge une image qui ne doit jamais apparaßtre fragile ni en cours de construction, la science a fini par confirmer ce que le corps savait déjà de ce type de lien.
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Julianne Holt-Lunstad, chercheuse Ă l’UniversitĂ© Brigham Young, a mesurĂ© la tension artĂ©rielle de personnes venant d’Ă©changer soit avec un ami-e sincĂšre soit avec un ami-e qui suscite des sentiments mĂȘlĂ©s:
Le rĂ©sultat inverse toutes les intuitions faciles puisque la pression grimpe davantage face Ă l’ami-e ambivalent que face Ă l’ennemi dĂ©clarĂ© – comme si le corps prĂ©fĂ©rait encore l’hostilitĂ© franche Ă l’incertitude permanente- cette mĂȘme incertitude vide littĂ©ralement l’organisme de son Ă©nergie.
Cette personne qui fonctionne comme une Ă©ponge absorbe l’Ă©nergie positive qu’on lui offre et la restitue en doute, en comparaison, en petite phrase qui rabaisse sans jamais se justifier. On ressort de chaque rencontre plus lourd qu’on n’y Ă©tait entrĂ© sans toujours savoir pourquoi, une lourdeur Ă laquelle la science a fini par donner un nom. Un nom que la clinique psychiatrique prolonge en le donnant cette fois Ă la personne elle-mĂȘme, un diagnostic qui la distingue du narcissisme flamboyant qu’on repĂšre de loin.
Ce narcissisme silencieux se prĂ©sente sous des dehors d’hypersensibilitĂ© voire d’empathie exceptionnelle tout en restant organisĂ© autour de la protection d’une image qui ne tolĂšre aucune fissure, une rigiditĂ© qui exige un cloisonnement permanent de la vie intime. Ce cloisonnement empĂȘche qu’on assiste Ă ses doutes ou Ă ses Ă©checs et qu’on dĂ©couvre l’envers du dĂ©cor, ce qui explique pourquoi ces liens durent bien plus longtemps qu’ils ne le devraient et pourquoi l’attachement Ă ce que la relation a Ă©tĂ© autrefois rend toute rupture si difficile alors que c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui la rend vitale.
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Cette vitalitĂ© n’empĂȘche pas une rĂ©ponse plus immĂ©diate face aux attaques elles-mĂȘmes. Prendre au sĂ©rieux la pique de l’ami ambivalent revient dĂ©jĂ Ă lui offrir la victoire qu’il cherchait.
Mieux vaut en rire ouvertement d’un rire qui n’a rien de crispĂ© et qui dĂ©place le rapport de force sans jamais Ă©lever la voix, un calme qui devient une arme plus efficace que la colĂšre puisqu’il prive l’autre de la rĂ©action qu’il espĂ©rait provoquer.
RĂ©pondre par l’ironie plutĂŽt que par la justification signale qu’on a vu le procĂ©dĂ© sans pour autant s’y engager.
Il ne s’agit jamais d’avancer sur son terrain ni d’emprunter ses armes mais de rester fermement debout en dehors de son monde sans jamais y poser un pied, cette fermetĂ© tranquille prĂ©pare dĂ©jĂ le terrain d’une rupture plus radicale quand elle devient nĂ©cessaire.
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Rompre avec ce type de lien n’a rien d’une cruautĂ©. C’est un acte de salubritĂ© au mĂȘme titre qu’on assainit un espace viciĂ© pour retrouver l’air qu’on y respirait avant.
La migraine qui suit systĂ©matiquement un dĂ©jeuner avec cette personne, la boule au ventre qui prĂ©cĂšde chaque appel, la joie annoncĂ©e puis aussitĂŽt ternie par une remarque perfide ne sont pas des coĂŻncidences mais des signaux que le corps envoie bien avant que l’esprit ne les nomme.
Espacer les rĂ©ponses, refuser une invitation sans se justifier, ne plus initier le contact suffit souvent Ă laisser le lien s’Ă©teindre de lui-mĂȘme, ce silence progressif reste la forme la plus digne de rupture puisqu’il ne cherche ni la revanche ni la derniĂšre parole.
On ne doit rien Ă la fidĂ©litĂ© envers ceux qui nous diminuent et la loyautĂ© la plus Ă©lĂ©mentaire reste celle qu’on se doit Ă soi-mĂȘme.
Autrement dit et en bon Algerien: Oulech etouesswiss, baraket etkoulif
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