
L𝘦 𝘚𝘢𝘩𝘢𝘳𝘢 𝘰𝘤𝘤𝘪𝘥𝘦𝘯𝘵𝘢𝘭 𝘳𝘦𝘴𝘵𝘦 𝘰𝘤𝘤𝘶𝘱𝘦́ 𝘦𝘵 𝘥𝘪𝘴𝘱𝘶𝘵𝘦́, 𝘭’𝘈𝘭𝘨𝘦́𝘳𝘪𝘦 𝘧𝘢𝘪𝘵 𝘥𝘦́𝘴𝘰𝘳𝘮𝘢𝘪𝘴 𝘭’𝘰𝘣𝘫𝘦𝘵 𝘥’𝘶𝘯 𝘯𝘢𝘳𝘳𝘢𝘵𝘪𝘧 𝘥𝘦 𝘴𝘱𝘰𝘭𝘪𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘩𝘪𝘴𝘵𝘰𝘳𝘪𝘲𝘶𝘦, 𝘭𝘢 𝘔𝘢𝘶𝘳𝘪𝘵𝘢𝘯𝘪𝘦 𝘨𝘢𝘳𝘥𝘦 𝘓𝘢𝘨𝘰𝘶𝘪𝘳𝘢 𝘴𝘰𝘶𝘴 𝘢𝘥𝘮𝘪𝘯𝘪𝘴𝘵𝘳𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘮𝘪𝘭𝘪𝘵𝘢𝘪𝘳𝘦 𝘥𝘦𝘱𝘶𝘪𝘴 𝘤𝘪𝘯𝘲𝘶𝘢𝘯𝘵𝘦 𝘢𝘯𝘴, 𝘭’𝘌𝘴𝘱𝘢𝘨𝘯𝘦 𝘦𝘴𝘵 𝘴𝘰𝘮𝘮𝘦́𝘦 𝘥𝘦 𝘳𝘦𝘴𝘵𝘪𝘵𝘶𝘦𝘳 𝘊𝘦𝘶𝘵𝘢 𝘦𝘵 𝘔𝘦𝘭𝘪𝘭𝘭𝘢 sans oublier le 𝘔𝘢𝘭𝘪 qui 𝘧𝘪𝘨𝘶𝘳𝘦 𝘴𝘶𝘳 𝘭𝘦𝘴 𝘤𝘢𝘳𝘵𝘦𝘴 𝘥𝘶 𝘎𝘳𝘢𝘯𝘥 𝘔𝘢𝘳𝘰𝘤 𝘥𝘦𝘴𝘴𝘪𝘯𝘦́𝘦𝘴 𝘥𝘦̀𝘴 1956.
𝘗𝘰𝘶𝘳𝘵𝘢𝘯𝘵, 𝘭𝘦 𝘙𝘰𝘺𝘢𝘶𝘮𝘦 𝘤𝘰𝘯𝘵𝘪𝘯𝘶𝘦 𝘥𝘦 𝘴𝘦 𝘱𝘳𝘦́𝘴𝘦𝘯𝘵𝘦𝘳 𝘤𝘰𝘮𝘮𝘦 𝘶𝘯 𝘱𝘰̂𝘭𝘦 𝘥𝘦 𝘴𝘵𝘢𝘣𝘪𝘭𝘪𝘵𝘦́ 𝘳𝘦́𝘨𝘪𝘰𝘯𝘢𝘭𝘦.
𝗟𝗔𝗚𝗢𝗨𝗜𝗥𝗔 𝗡𝗘 𝗙𝗜𝗚𝗨𝗥𝗘 𝗦𝗨𝗥 𝗔𝗨𝗖𝗨𝗡 𝗗𝗥𝗔𝗣𝗘𝗔𝗨
Lagouira n’existe plus depuis des décennies. Ce village Espagnol du Rio de Oro, autrefois actif sur la côte atlantique à la pointe du Sahara occidental, est aujourd’hui désert, ses maisons rongées par le sel et ses rues sans autre existence que sur les cartes administratives Marocaines. Le Maroc le rattache officiellement à sa province de Dakhla-Oued Eddahab. Or c’est l’armée Mauritanienne qui y maintient une présence militaire depuis 1975, à quinze kilomètres seulement de Nouadhibou, afin de sécuriser les approches de la ville et de protéger sa zone portuaire stratégique face à la politique expansionniste Marocaine.
Ce décalage entre la carte et le terrain n’est pas un détail administratif oublié dans un coin de désert mais résume au contraire ce que le Royaume préfère taire, à savoir que sa souveraineté déclarée et sa souveraineté réelle ne se superposent nulle part avec exactitude ni au sud avec la Mauritanie ni à l’est avec l’Algérie ni au nord avec l’Espagne.
Ce flou n’a rien d’un accident diplomatique, il porte un nom précis, la thèse du Grand Maroc. Théorisée dès 1956 par Allal El Fassi et le parti de l’Istiqlal, cette doctrine dessinait un royaume qui s’étendait jusqu’à Nouakchott au sud, jusqu’à Tindouf et Béchar à l’est et jusqu’aux confins du Mali, engloutissant au passage la Mauritanie entière et une bonne partie du territoire Algérien. Le Maroc l’a officiellement enterrée en 1969 quand il a reconnu l’indépendance Mauritanienne.
Or, une carte ne meurt jamais tout à fait quand elle continue d’irriguer le discours public sous des formes recyclées. Elle resurgit ainsi à Lagouira sous couvert d’ambiguïté administrative et elle resurgit plus loin sous d’autres formes, à l’est comme au sud, sous couvert cette fois de mémoire historique ou de coopération économique.
𝗤𝗨𝗔𝗧𝗥𝗘-𝗩𝗜𝗡𝗚𝗧𝗦 𝗣𝗢𝗨𝗥 𝗖𝗘𝗡𝗧, 𝗟𝗘 𝗥𝗘𝗦𝗧𝗘 𝗔̀ 𝗩𝗘𝗡𝗜𝗥
Sur le Sahara occidental le Maroc ne cultive aucune ambiguïté. Depuis la Marche Verte de 1975 le Royaume contrôle environ quatre-vingts pour cent du territoire et en revendique la totalité au nom de droits historiques jamais reconnus par la Cour internationale de Justice ni par la majorité des résolutions onusiennes appelant à l’autodétermination. Les reconnaissances diplomatiques se sont accumulées ces dernières années, les États-Unis en 2020, l’Espagne en 2022, la France en 2024, le Royaume-Uni en 2025, sans que le statut du territoire soit tranché par l’instance qui en a la charge. Le Front Polisario continue de réclamer un référendum promis depuis 1991 et jamais organisé.
𝗧𝗟𝗘𝗠𝗖𝗘𝗡 𝗖𝗢𝗠𝗠𝗘 𝗣𝗥𝗘́𝗧𝗘𝗫𝗧𝗘
À l’est le procédé change de forme sans changer de logique. En octobre 2024 l’écrivain Franco-Algérien Boualem Sansal déclarait au média Français d’extrême droite Frontières, dont le fondateur Erik Tegnér revendique lui-même un engagement pro-Israélien assumé depuis octobre 2023 notamment sur i24News, que l’ouest Algérien, Tlemcen, Oran, Mascara, avait appartenu au Maroc avant la colonisation française.
Cette phrase a surtout offert à la presse Marocaine un matériau inespéré. Des titres entiers ont depuis repris l’expression de Sahara oriental marocain pour désigner Tindouf, Béchar et la région minière de Gara Djebilet, présentant leur rattachement à l’Algérie comme une amputation coloniale à réparer.
Kamel Daoud a multiplié à son tour les prises de parole télévisées, écrites et radiophoniques en critique frontale de l’Etat Algérien bien avant la détention de Sansal, des intervention qui converge objectivement avec le narratif Marocain sans jamais l’endosser explicitement.
𝗕𝗔𝗠𝗔𝗞𝗢 𝗖𝗛𝗔𝗡𝗚𝗘 𝗗𝗘 𝗖𝗔𝗠𝗣
Plus au sud le mécanisme change encore de forme sans jamais changer d’objectif. Le 10 avril 2026 le Mali a retiré sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique et affirmé reconnaître la souveraineté Marocaine sur le Sahara occidental, un revirement obtenu à la faveur de l’isolement diplomatique de Bamako, coupé de la CEDEAO et brouillé avec l’Algérie depuis l’abattage d’un drone Malien à la frontière en 2025. Le Maroc a transformé cet isolement en levier, en offrant au Mali enclavé un accès à ses ports Atlantiques par l’Initiative atlantique et des milliers de bourses universitaires. Faire plier un voisin par la dépendance économique plutôt que par la reconnaissance d’un droit reste une forme de pression, la plus discrète de toutes celles exercées par Rabat sur son voisinage. Des sources sécuritaires évoquent par ailleurs une implication Marocaine dans le soutien à certains groupes armés Maliens, une piste a creuser dans un prochain edito.
𝗟𝗔 𝗙𝗔𝗨𝗧𝗘 𝗥𝗘𝗩𝗜𝗘𝗡𝗧 𝗧𝗢𝗨𝗝𝗢𝗨𝗥𝗦 𝗔̀ 𝗟’𝗘𝗦𝗧
Au nord la contestation porte sur Ceuta et Melilla, présentées par Rabat comme des vestiges coloniaux Espagnols à récupérer, ainsi que sur les eaux territoriales autour des Canaries. La semaine dernière un nouvel épisode d’exode de 72000 jeunes Marocains vers Ceuta a offert un cas d’école du réflexe qui traverse tout ce dossier. Plutôt que d’interroger les causes internes de ce départ massif l’écrivain Tahar Ben Jelloun a préféré en attribuer la responsabilité à l’Algérie, reproduisant à l’identique le mécanisme déjà observé sur le dossier Sansal, celui qui consiste à déplacer la focale vers le voisin de l’est dès qu’une fragilité intérieure devient visible.
𝗨𝗡 𝗧𝗥𝗢̂𝗡𝗘 𝗦𝗔𝗡𝗦 𝗘́𝗤𝗨𝗜𝗩𝗔𝗟𝗘𝗡𝗧 𝗥𝗘́𝗚𝗜𝗢𝗡𝗔𝗟
Cette singularité territoriale n’est pas isolée, elle s’inscrit dans une singularité politique plus large. Le Maroc est en effet la seule monarchie d’Afrique du Nord, entouré de républiques, l’Algérie, la Tunisie, la Libye, la Mauritanie et jusqu’au Mali un peu plus au sud. Cette différence de nature n’est pas qu’un détail constitutionnel. Elle s’accompagne de pratiques propres à la monarchie Alaouite, le baise-main rendu au souverain lors des cérémonies officielles, la détention par les membres de la famille royale de cartes de Chorfa attestant d’une filiation directe avec le prophète Mohamed et la moubaya’a renouvelée chaque année, un serment d’allégeance qui tient lieu de légitimation du pouvoir là où les autres pays de la région organisent, avec plus ou moins d’efficacité, des élections présidentielles.
Cette architecture politique explique en partie pourquoi la question territoriale échappe si facilement au débat contradictoire à l’intérieur du Royaume, la contestation de la carte officielle y touchant directement à la légitimité sacrée du souverain.
𝗟𝗔 𝗦𝗧𝗔𝗕𝗜𝗟𝗜𝗧𝗘́ 𝗡𝗘 𝗦’𝗔𝗖𝗛𝗘̀𝗧𝗘 𝗣𝗔𝗦 𝗔̀ 𝗖𝗘 𝗣𝗥𝗜𝗫
Qu’on se le dise, un pays ne peut pas revendiquer simultanément le statut de « pôle de stabilité régionale » et entretenir cinq fronts territoriaux actifs avec l’ensemble de son voisinage immédiat.
La stabilité ne se mesure pas à la solidité d’un trône ni à la fréquence des sommets internationaux organisés à Rabat. Elle se mesure d’abord à la qualité des relations avec ceux dont on partage la frontière.
Sur ce plan précis le bilan Marocain est celui d’une occupation non résolue au sud-ouest, d’une rhétorique de spoliation à l’est doublée d’une pression économique au sud, d’un contentieux colonial non éteint au nord et d’une ville fantôme dont le statut n’a jamais été tranché en cinquante ans.
Une carte qui redessine unilatéralement les frontières de quatre voisins à la fois n’est jamais un simple exercice d’archives, elle est en germe une déclaration de guerre à l’ensemble d’un voisinage.
Non, aucun autre État de la région ne cumule un tel nombre de dossiers ouverts avec l’ensemble de son voisinage immédiat. Et c’est précisément cette accumulation, plus que chaque dossier pris isolément, qui interroge la solidité du narratif de stabilité que le Royaume s’emploie à vendre à ses partenaires occidentaux.
