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Archives de Catégorie: A pile et face

Deux pieds de distance

Washington DC n’exige aucun billet pour entrer dans ses musées. Elle exige autre chose, une proximité qui dérange autant qu’elle console.

Quelqu’un a osé ici, devant le paysage, laissant sur la tablette un crayon dont la mine s’est usée sous une main que l’on imagine hésitante. Et si le dessin qui en reste est raté, personne n’en a honte, pas plus que la National Gallery of Art, qui n’a jamais demandé de talent à l’entrée ni même de billet, seulement une porte qu’il suffit de pousser.

La gratuité change la nature du geste, elle retire le calcul entre le temps qu’on a et le prix qu’on a payé, si bien qu’on n’entre plus pour rentabiliser une dépense mais parce que la porte est déjà ouverte et qu’il suffit d’y entrer comme on entrerait chez quelqu’un qui vous attendait sans le savoir. Cette porte ouvre sur des salles pensées pour qu’on s’y attarde, où l’on glisse d’un mur à l’autre avec la lenteur de qui n’a de comptes à rendre à personne.

Musarder commence par s’asseoir et dans certaines salles les canapés gris se posent face aux cimaises, alignés sur les murs parallèles où trônent les tableaux, si bien que le regardeur qui s’y installe prend le temps de s’imprégner lentement de l’œuvre qui lui fait face avant de se relever et de glisser vers la salle suivante, comme on continue une phrase commencée ailleurs.

Des chevalets vides attendent au milieu du parquet, sans artiste attitré, ouverts à quiconque voudrait s’y accouder.

Non loin, une carte glissée près des bancs invite le visiteur à s’imaginer voyageur dans le tableau, à choisir un paysage et à s’y tenir trois minutes entières, quand la moyenne des regardeurs n’accorde d’ordinaire que huit secondes à une œuvre avant de passer à la suivante.

Les plus petits, eux, reçoivent la même invitation et à leur manière.

Un coin bas accueille de petites chaises et des crayons de couleur à hauteur d’enfant, non loin des canapés tournés vers les cimaises. La salle du plus grand musée de la capitale Américaine se transforme alors en salle de jeu le temps qu’un apprenti artiste peintre de quatre ans colorie sa propre version du tableau accroché au-dessus de sa tête, insouciant du temps qui passe.

Le musée mesure ainsi sa propre défaite face à la vitesse et choisit d’y opposer une pédagogie du ralentissement, si bien que le visiteur reprend le carton et le crayon, dessine une tour en ruine sur une falaise sans se soucier du résultat et glisse le viewfinder dans sa poche en repartant, comme on garde une photographie qu’on n’a pas prise.

Ce geste modeste, qui n’a rien d’un exploit, résume peut-être ce que ces musées organisent en silence, une fabrique de regardeurs actifs plutôt que d’artistes accomplis, capables de se projeter dans une toile peinte au dix-neuvième siècle par un Américain qui n’a jamais imaginé ce visiteur précis, venu d’Alger ou d’ailleurs, s’arrêter devant sa ruine imaginaire.

Ces salles finissent par annuler la distance entre l’œuvre et le passant, entre l’Histoire de l’art et la vie ordinaire, entre l’Amérique du dix-neuvième siècle et celle d’aujourd’hui.

Vivre en Amérique, c’est peut-être cela avant tout, appartenir à un lieu qui rassemble le monde entier sous un même toit sans lui demander de payer l’entrée, où une ruine Grecque côtoie une lumière Hollandaise, où une jeune fille Anglaise regarde un gentleman peint à la Française et où le visiteur circule d’un siècle à l’autre en quelques pas, sans passeport ni frontière.

Le musée devient alors un lieu de citoyenneté silencieuse, un endroit où l’on n’enseigne pas l’art mais la présence et où deux pieds de distance suffisent parfois pour se rapprocher de soi.

Note:

Le titre reprend une consigne inscrite sur le viewfinder distribué par la National Gallery of Art, qui demande aux visiteurs de rester à deux pieds, soit soixante centimètres, de chaque œuvre. Cette distance réglementaire devient ici une métaphore, celle d’un éloignement physique qui permet paradoxalement un rapprochement intérieur.

 
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Publié par le 12 juillet 2026 dans A pile et face, Arts Visuels

 

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ILS ENTENDENT CE QUE VOUS NE DITES PAS

Les hypersensibles sensoriels — qui sont-ils, ce qu’ils portent, ce qu’ils voient que vous ne voyez pas.

C’était une soirée ordinaire. Des amis, une table, plusieurs conversations qui se croisaient. Mon mari me taquinait — avec l’affection légèrement agacée de celui qui ne comprend pas tout à fait — parce que je suivais depuis l’autre bout de la pièce un échange que je n’étais pas censée entendre, tout en discutant avec ma voisine de table. Un invité l’interrompit et dit un mot: HSP, Highly Sensitive Person, Hypersensible sensoriel.

Et quelque chose, ce soir-là, s’est posé en moi pour la première fois. Pas un diagnostic mais une reconnaissance.

Qui sont-ils?

Ces personnes sont dans vos dîners, dans vos open spaces, dans vos familles. Elles quittent les supermarchés trop vite. Elles retirent l’étiquette de leur pull avant de pouvoir le porter. Elles ne mangent pas d’ail — pas par caprice mais parce que l’odeur les précède de trois pièces et arrive sur le palais avant la fourchette. Elles dorment avec un coussin entre les genoux parce que l’os contre l’os est une douleur que les autres ne perçoivent pas. Elles suivent la conversation du fond de la salle pendant qu’elles font autre chose. Et on leur dit, depuis l’enfance, qu’elles exagèrent.

Ce mot — exagérer — est le premier verdict que reçoit un HSP.

Le second : c’est de la comédie.

Le troisième ne vient plus des autres. La personne se l’inflige à elle-même : elle cesse d’expliquer.

Ce que la science dit

La psychologue Elaine Aron a posé les bases scientifiques du concept dans les années 1990. Ses travaux, prolongés depuis par des études en neuroimagerie, établissent que les HSP — environ 15 à 20 % de la population — présentent une activation cérébrale plus intense dans les zones liées à l’attention, à la conscience de soi et au traitement émotionnel.

Ce n’est pas une fragilité. C’est une architecture neurologique. Le cerveau HSP filtre moins les informations sensorielles entrantes. Il traite plus profondément, plus longuement, à un coût énergétique parfois plus élevé — sans que cela se traduise nécessairement par de la fatigue.

Certains HSP traversent leur journée sans en rien montrer. Ce qu’ils portent est intérieur et silencieux.

Ce même système produit autre chose.

Ce qu’ils voient que vous ne voyez pas

Les HSP remarquent ce que les autres ratent. Ils détectent les signaux faibles — une tension dans une voix, un détail visuel que personne n’a relevé, une dissonance dans un espace.

Leur mémoire est sensorielle et longue : une odeur, une lumière, une texture suffisent à reconstituer une scène entière.

Leur empathie n’est pas métaphorique.

Elle est physique, neurologique.

Et leur capacité à traiter en profondeur — ce qu’Aron nomme depth of processing — produit des connexions intellectuelles que la pensée rapide ne génère pas.

Les noms que l’histoire a retenus

Abraham Lincoln portait le poids de la souffrance collective avec une acuité que ses contemporains décrivaient comme presque insupportable à observer — cette sensibilité morale a guidé les États-Unis à travers leur moment le plus sombre.

Martin Luther King Jr. percevait l’injustice dans sa chair avant de la formuler en mots.

Frantz Fanon soignait ses patients en ressentant leur souffrance de l’intérieur — Peau noire, masques blancs est un texte HSP sans le savoir : la violence coloniale transcrite comme expérience physique avant d’être théorisée.

Malek Haddad a cessé d’écrire après l’indépendance — non par manque d’inspiration mais parce que le monde ne correspondait plus à ce qu’il percevait : le silence comme seule réponse honnête à une réalité insupportable.

Kateb Yacine portait la langue française comme une blessure et une arme simultanément — cette double perception permanente, sans filtre, sans hiérarchie, est une signature HSP.

Mahmoud Darwich cartographiait l’exil en odeurs, en textures, en matière physique avant de le nommer concept.

Rabindranath Tagore écrivait sur la beauté insupportable des choses ordinaires — la saturation sensorielle comme moteur de l’œuvre.

Ce ne sont pas des coïncidences, c’est une fonction.

Ce que nos sociétés en ont fait

Certains chercheurs en biologie évolutive avancent que la sensibilité sensorielle élevée a constitué un avantage collectif dans les groupes humains. Avoir des individus capables de détecter les signaux faibles — un danger, un changement, une dissonance sociale — était une ressource pour la survie de tous. L’hypersensible n’était pas le maillon fragile. Il était la vigie.

Nous avons construit des environnements bruyants, saturés, à flux tendu. Nous avons érigé la réactivité immédiate en compétence cardinale. Nous avons appelé ça l’efficacité.

Et nous continuons de traiter le reste comme un problème personnel à corriger.

On prescrit de la résilience à des gens qui perçoivent simplement plus. On diagnostique de l’anxiété là où il faudrait réaménager un bureau. On interprète le besoin de calme comme un retrait pathologique. On chambre, à table, quelqu’un qui suit deux conversations à la fois — sans mesurer que cette capacité est précisément ce que le reste de la table ne sait pas faire.

Ce qu’un mot peut faire

Nommer aide et un mot prononcé par un inconnu lors d’un dîner peut défaire ce que des années d’incompréhension ont solidifié. Pas parce que le mot change quoi que ce soit — il n’y a rien à changer — mais parce qu’il installe une personne dans une réalité qui existe, qui a été étudiée, qui a une place dans la littérature scientifique et dans l’histoire humaine.

Les HSP ne demandent pas d’indulgence. Ils demandent qu’on cesse, au minimum, de confondre la profondeur avec la fragilité.

Bibliographie.

Pour aller plus loin

Elaine Aron, Ces gens qui ont peur d’avoir peur (titre original : The Highly Sensitive Person, 1996). Le texte fondateur. Traduit en trente-deux langues.

Elaine Aron, The Highly Sensitive Person in Love (2000). Comment la sensibilité structure les relations intimes.

Jay Belsky et Michael Pluess, « Beyond Diathesis Stress: Differential Susceptibility to Environmental Influences », Psychological Bulletin, 2009. L’article qui renverse la lecture : la sensibilité n’est pas une fragilité orientée vers le pire. C’est une plasticité totale — pire dans le pire, meilleur dans le meilleur.

Michael Pluess et Jay Belsky, « Vantage Sensitivity: Individual Differences in Response to Positive Experiences », Psychological Bulletin, 2013. La face lumineuse de la sensibilité, rarement citée dans la littérature grand public.

Bianca Acevedo et al., « The Highly Sensitive Brain: An fMRI Study of Sensory Processing Sensitivity », Brain and Behavior, 2014. Les preuves en neuroimagerie. Le texte qui ancre le concept dans la biologie du cerveau.

 

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LE BLEU VENDU, LE BLEU VOLÉ

Chefchaouen au Maroc s’est bâti une réputation mondiale sur une couleur qui ne lui appartient pas. Pendant ce temps, Jodhpur — ville bleue depuis cinq siècles — continue de porter son indigo en silence, sans marketing ni gouvernement qui distribue des pinceaux.

Dans le Rajasthan Indien, au pied du fort de Mehrangarh dont le grès rouge domine la plaine depuis 1459, une mer de maisons indigo s’étend sur plus de dix kilomètres le long des murailles de la vieille ville de Jodhpur. Personne ne sait vraiment, au fond, pourquoi cette ville est devenue bleue — et c’est précisément ce mystère qui dit quelque chose d’essentiel sur ce qu’est une identité authentique. Les brahmanes ont peint leurs demeures en bleu pour signaler leur rang, puis les voisins ont copié et toute la ville a basculé dans l’indigo.

D’autres disent que le lait de chaux teinté éloignait les moustiques et rafraîchissait les intérieurs sous la fournaise du désert de Thar. D’autres encore repetaient que le bleu était là pour honorer Shiva, le dieu à la peau bleue, dont Jodhpur a toujours été un foyer de dévotion.

Personne ne tranche.

Certaines familles utilisent encore les mêmes pigments naturels que leurs aïeux. Or c’est là, dans cette multiplicité de raisons et dans cette transmission silencieuse de génération en génération, que réside la différence fondamentale avec la ville marocaine que le monde entier photographie aujourd’hui.

▌UNE COULEUR EMPRUNTÉE, UNE MARQUE FABRIQUÉE

De fait, Chefchaouen n’a pas inventé son bleu. Le bleu fut introduit dans les années 1930 par des réfugiés juifs fuyant la persécution en Europe. La majeure partie de cette communauté quitta Chefchaouen pour Israël en 1948. Le bleu, lui, resta — repeint, entretenu et progressivement transformé en produit touristique par ceux qui n’en étaient pas les auteurs.

Reste que l’essentiel du spectacle repose sur une mécanique bien huilée. Chaque printemps, le gouvernement local distribue des pinceaux pour maintenir l’aspect bleu caractéristique de la médina.

Ce détail dit tout : le bleu de Chefchaouen est administré.

C’est un décor que l’on repeint deux fois par an — avant le Ramadan et avant la saison touristique — pour s’assurer que les photographies seront à la hauteur des brochures. Jodhpur, bien au contraire, n’a jamais eu besoin de distribuer des pinceaux. Ses habitants peignent leurs maisons depuis des siècles parce que c’est leur façon d’habiter le monde — non pour plaire à un objectif. Ils peignent pour que leur ville ne disparaisse pas.

❝ Chefchaouen a vendu le bleu de ses morts.

Jodhpur vit dans le sien depuis cinq cents ans. ❞

▌L’INDUSTRIE DU KIF DERRIÈRE LES RUELLES PHOTOGÉNIQUES

À cela s’ajoute ce que les brochures touristiques omettent soigneusement : Chefchaouen est aussi la porte d’entrée de l’une des économies les plus puissantes du Rif au maroc — le cannabis. Les montagnes du Rif constituent un centre d’agriculture cannabique et le Maroc reste à ce jour le plus grand producteur de résine de cannabis au monde selon les Nations Unies.

Chefchaouen n’est pas une exception dans ce paysage — elle en est l’épicentre touristique et géographique.

Ainsi, les plantations des alentours sont le point de départ de tonnes de drogue acheminées vers l’Europe et les pays voisins via des réseaux qui longent la Méditerranée. Aussi, la ville est considérée comme un havre pour les voyageurs en quête de kif et les revendeurs y abondent. Pourtant aucune brochure ne mentionne ce voisinage et aucune agence de voyage ne juge utile de préciser que les ruelles bleues photographiées des millions de fois sur Instagram jouxtent une économie illicite dont les revenus annuels étaient encore estimés à environ 350 millions de dollars en 2020 selon les chiffres officiels.

Plus grave encore, en 2019, 55 000 hectares étaient cultivés illégalement dans la région du Rif — un chiffre qui donne la mesure réelle de ce que dissimule le bleu des façades.

Derrière le pittoresque, une société entière s’est organisée autour d’une filière que les autorités tolèrent, encadrent et désormais tentent partiellement de légaliser sans que les agences de voyage jugent nécessaire d’en informer leurs clients.

❝ Le touriste photographie le bleu. Il ne voit pas

le vert des plantations sur les flancs de la

montagne, à trois kilomètres de là. ❞

▌JODHPUR, L’ORIGINALE QUE PERSONNE NE REGARDE

Pourtant, pendant que Chefchaouen accumule les millions de mentions sur les réseaux sociaux, Jodhpur continue de porter son bleu avec la tranquille assurance de ceux qui n’ont rien à prouver. Une porte verte écaillée sur un mur indigo, des turbans orange tranchant sur les façades cobalt, un enfant qui court dans une ruelle dont le bleu se délave sous le soleil du Rajasthan — c’est dans cette usure, dans cette imperfection et dans cette vie qui déborde des murs que se loge la vérité d’une identité. Personne n’a choisi le bleu de Jodhpur. Il s’est imposé, siècle après siècle, porté par la foi, le rang, la chaleur et peut-être la simple beauté du geste répété.

Bien au contraire de Chefchaouen, Jodhpur ne se repeint pas pour les touristes. Certaines familles continuent de broyer les mêmes pigments que leurs aïeux, sans caméra ni gouvernement pour les y encourager. C’est précisément cette résistance tranquille, sans marketing ni subvention, qui condamne en silence le spectacle marocain. L’une est une couleur habitée. L’autre est une couleur vendue.

Tel est, au fond, le vrai sujet — non pas que Chefchaouen soit bleue mais que ce bleu soit devenu, à force de marketing et de circuits touristiques bien huilés, une vérité que personne ne questionne plus. Le marketing touristique a ses hiérarchies propres, rarement fondées sur la vérité historique. Une ville marocaine bien packagée dans les circuits européens de voyage pèse, en termes de visibilité, infiniment plus qu’une cité du Rajasthan dont la profondeur culturelle n’a jamais eu besoin de se vendre. C’est peut-être ça, aussi, la force d’une identité — ne pas avoir besoin qu’on la repeigne.

Sources : AFAR Magazine · Al Jazeera · AL-Monitor · Atlas Obscura · Nations Unies/ONUDC · Vocal Media · Photos : lalqila.fr · @zefir.fr

 

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Dans ses rues,

Des lanternes roses sur le luxe, Jefferson dans le marbre et, entre les deux, la Maison Blanche avec l’ombre de Ne ta n ya hu qui s’y étire depuis des mois. La ville qui décide pour le reste du monde se raconte en trois temps — sans que les uns sachent ce que font les autres.

Il y a trois Washington DC. Le premier se tient du côté du CityCenter — cette allée couverte de lanternes roses et blanches tendue entre Berluti et Hermès comme une guirlande de printemps oubliée sur du marbre froid. Un homme en noir sourit en marchant, un café glacé à la main. Une serveuse traverse le cadre, plateau levé, silhouette précise. Tout ici est calibré pour donner l’illusion que l’élégance est une condition naturelle plutôt qu’un privilège de longitude sociale. Les lanternes flottent, les sacs coûtent une fortune et personne ne semble s’en étonner.

Puis vient le second Washington — celui du Jefferson Memorial et du Tidal Basin, à quelques kilomètres et à plusieurs mondes de distance. Là, le marbre n’est pas au service du commerce mais de la mémoire. Les colonnes s’élèvent sans chercher à séduire et les mots gravés dans la pierre parlent de liberté, d’honneur et de providence divine avec la gravité de ceux qui croyaient encore que les mots engagent.

Sous ces colonnes, des écoliers s’adossent au mur en attendant la fin de la visite, un père se penche sur une poussette double et une femme en toge de diplômée tient son téléphone vers le lac comme si elle voulait garder le reflet de ce qu’elle vient de traverser.

Sur l’eau du Tidal Basin, un pédalo bleu avance lentement, pieds traînant dans le courant. Un cormoran se tient immobile à la surface — seul, vertical, indifférent à la ville qui l’encercle. Il y a dans cet oiseau quelque chose d’involontairement juste.

La ville la plus politique du monde occidental se laisse traverser par un être qui n’a reçu aucune note de service.

Or, entre ces deux Washington-là se tient le troisième — le plus discret et le plus lourd. Celui de la Maison Blanche, à quelques blocs à peine du CityCenter et de ses lanternes roses, à quelques kilomètres du Jefferson et de ses promesses gravées.

Ce troisième Washington ne se photographie pas facilement.

Il se devine.

En ce printemps 2026, son ombre la plus longue ne vient pas de l’intérieur mais de l’extérieur — elle s’appelle Ne ta n ya hu et elle s’étire depuis des mois sur les couloirs du pouvoir Américain avec la patience de ceux qui savent que Washington finit toujours par céder.

Le chef de fil de l’extreme droite ne défile pas dans les rues de la ville mais s’y installe autrement — dans les agendas, dans les budgets, dans les silences diplomatiques soigneusement entretenus et dans cette guerre qu’il prolonge au-delà de toute logique militaire parce que la guerre, pour lui, est devenue une condition de survie politique personnelle.

Pourtant, les mots de Jefferson gravés dans le marbre du Memorial — ceux que les lycéens lisent distraitement en attendant le bus — parlent d’une République qui se méfiait des pouvoirs concentrés et des guerres sans fin.

Ils parlent de comptes à rendre et de liberté comme d’un bien fragile qui exige une vigilance constante.

Ces mots ont deux siècles et décrivent avec une précision troublante ce que Washington peine à nommer en 2026 — la façon dont une démocratie peut se laisser instrumentaliser par un allié qui n’a plus rien à perdre et tout à prolonger.

Probablement que la femme au chapeau à larges bords qui photographie son compagnon entre les colonnes de marbre ne pense pas à Gaza en appuyant sur le déclencheur.

L’officière de l’armée de l’air, elle, qui sourit à la famille avec le bébé ne pense surement pas aux budgets militaires alloués.

Et pourtant ils sont tous là dans la même ville, sous le même ciel de printemps — le luxe, la mémoire et le pouvoir qui décide — sans jamais se regarder vraiment.

Et si c’était cela

Washington DC est une ville qui se prend terriblement au sérieux — ses colonnes, ses inscriptions, ses uniformes, ses protocoles. Et puis il y a le cormoran sur le Tidal Basin qui n’a reçu aucune note de service.

Il y a l’enfant qui s’adosse aux mots de Jefferson sans les lire.

Il y a le pédalo bleu qui avance sans destination précise.

Et il y a cette ombre qui traverse tout — silencieuse, patiente, étrangère à la ville et pourtant installée en son cœur.

Le problème de Washington DC n’est pas qu’elle manque de mémoire mais qu’elle choisit soigneusement ce dont elle se souvient.

civic poetry
https://www.instagram.com/p/DY8fEPCRnGWPkxP8wIKRRrp6te2aJoTkIWwY740/

 
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Publié par le 30 Mai 2026 dans A pile et face

 

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Dé intérieur,



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Nous sommes cette fois devant un choix pictural bien particulier.
Brahim Achir, l’artiste peintre Algérien, nous invite à explorer son cube, une sorte de dé où chaque face déploie un visage féminin et ouvre un espace à la fois intime mais non moins complexe.

Ainsi, chaque visage révèle la présence subtile du peintre, qui s’y glisse et s’y installe en double parfait, couche de couleurs après l’autre, laissant les traits carillonner et se recomposer sous son geste.
Non, les yeux ne s’attardent pas sur le regardeur mais portent un monde intérieur si fragile, si intense.

Ensuite, vient la matière picturale, visible, parfois rugueuse, parfois lisse, toujours vivante.
La couleur, elle, éthérée et retenue ne flatte pas.
Gris, ocres, voire bleus sourds chamboulent et laissent deviner l’invisible.

Assurément, ces visages ne cherchent ni flatterie ni séduction mais intime au regardeur une attention tendue, presque douloureuse, où chaque détail devient épreuve et révélation.

Peu à peu, le cube cesse d’être un objet pour devenir un espace intérieur.
Chaque visage devient strophe et chaque angle résonne comme un écho des âmes.
Rigoureux dans la construction et lyrique dans le geste, Achir mêle technique et poésie afin de créer un espace où l’identité se fragmente, se multiplie et se redéploie sans rien perdre de sa complexité.

Dans ce temps suspendu, il n’y a ni beau classique ni glamour.
Seul le geste d’un artiste peintre déroule l’intimité du monde avant la sienne.
Le cube refuse l’agrément.
Il exige le regard, impose la pensée et ancre l’infini.

Tableaux de l’Artiste Peintre , Brahim Achir.
Dipingendo un mobile…
Olio su tela
Cm 60x60x100.

 
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Publié par le 8 février 2026 dans A pile et face

 

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Trois villes, trois mythes de couleur : Tunis, Alger, Chefchaouen.

La culture méditerranéenne raconte généralement ses villes à travers leurs couleurs. Mais derrière la signature esthétique se cache toujours une histoire à démêler.
La Tunisie revendique à juste titre l’invention du duo blanc et bleu, Alger brille depuis des siècles dans son blanc éblouissant et le Maroc a transformé Chefchaouen en carte touristique du « tout-bleu ».

Sauf que derrière cette façade se cache une réalité beaucoup plus complexe.

1. Alger, la blanche originelle.

L’expression « Alger la Blanche » ne relève pas d’une légende marketing moderne. Déjà au XIXᵉ siècle, voyageurs et chroniqueurs Européens décrivaient l’amphithéâtre de maisons blanchies à la chaux qui surplombait la baie.

Les façades n’étaient ni vert clair ni marron comme certains l’ont avancé. Elles étaient recouvertes de chaux, pratique autant qu’esthétique : réflexion de la lumière, fraîcheur intérieure.

Point central : La blancheur d’Alger est un patrimoine authentique, enraciné dans l’histoire ottomane et pré-ottomane, à la fois fonctionnel et symbolique.

2. Tunisie, pionnière du bleu et blanc

À Sidi Bou Saïd, la palette blanc & bleu s’impose dans les années 1920 grâce au baron Rodolphe d’Erlanger et son palais Ennejma Ezzahra.

Le bleu n’est pas qu’une couleur : il est talismanique, psychologiquement rafraîchissant et symboliquement méditerranéen.

Origine et authenticité : Avant Erlanger, les maisons tunisiennes utilisaient déjà la chaux blanche pour leurs façades et le bleu apparaissait dans les décors intérieurs et poteries hérités de l’Andalousie et de l’Afrique du Nord. Erlanger formalise et codifie cette esthétique, mais ne la crée pas ex nihilo.

Diffusion : Dans les années 1930–1950, les habitants adoptent le style, qui devient patrimoine identitaire Tunisien, non imposé par un acteur Européen, bien que sa popularisation soit initialement Européenne.

3. Chefchaouen -Maroc-, la légende bleue et la réalité trouble

Chefchaouen au Maroc, fondée au XVe siècle par des réfugiés Andalous, n’était pas bleue. Les murs blanchis sont repeints en bleu dans les années 1930 par des réfugiés juifs pour des raisons spirituelles et talismaniques.

Le mythe touristique : Dans les années 1990, l’industrie touristique et Instagram font de Chefchaouen la « ville bleue mondiale », effaçant la nuance historique et donnant l’impression d’une tradition séculaire.

Le volet criminel : Rappelons que derrière les ruelles azurées se cache l’un des fiefs historiques de la culture du cannabis au Maroc.

Les collines environnantes, les Rif, produisent du haschich depuis des décennies.

Chefchaouen sert de plaque tournante pour l’exportation clandestine vers l’Europe, mêlant tourisme et trafic de stupéfiants.

Cette double identité — ville pittoresque le jour, plaque tournante de la mafia la nuit — façonne, indeniablement, la perception internationale.

Recap:

La couleur en Méditerranée n’est jamais innocente. Elle raconte la lumière, la religion, le climat, mais aussi le marketing, la mémoire et parfois la criminalité

Alger : blancheur historique, fonctionnelle et authentique.

Sidi Bou Saïd- Tunisie- : bleu et blanc codifié, synthèse d’influences locales et formalisée par un Européen, mais adopté par les habitants.

Chefchaouen – Maroc-: bleu tardif, mythe mondial amplifié par le tourisme, associé à la culture du cannabis et aux réseaux de trafic vers l’Europe.

Entre Alger, Tunis et Chefchaouen, les couleurs racontent autant de vérités que de légendes et révèlent que derrière les cartes postales, il y a toujours plus d’ombres que de lumière.
Photo ci-dessous: Alger la blanche.

 

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Entre deux évidences.



Elle ne l’avait jamais remarqué. Il faut dire qu’il n’était pas son type d’homme. Peut-être même faisait-il partie de ceux qu’elle ne voit jamais. Un brin excentrique, parlant à voix haute, ce genre de voix qu’on force pour exister un peu plus dans l’espace. Elle n’aimait pas ça.

Il tendit la main en premier, sûr de lui, presque joyeux :
— Nous sommes collègues, on m’a parlé de vous… Je suis ravi de vous rencontrer.
Elle sourit poliment, retira sa main aussitôt. Aucun commentaire. Juste un sobre :
— Bonne journée.
Légèrement déconcerté, il enchaîna sur une blague avant de s’éloigner, seul avec son enthousiasme.

Ceci n’est pas un témoignage. C’est un récit bancal, sensible, celui d’une femme qui aurait misé sa vie sur le désordre d’une image floue, sur une hésitation à peine formulée, une intuition qui n’en était même pas une. Juste un vertige. Un trouble passager.

Car la certitude, selon elle, n’est qu’une lentille oblique. Elle donne l’illusion de voir net, mais elle déforme. Elle arrache au mouvement, elle cloue.
Et elle, elle voulait flotter encore un peu.
Rester dehors.
Au bord.
Entre deux évidences.
Dans ce battement fragile où chaque chose pourrait encore basculer.
Elle le recroisa un jeudi, tard dans l’après-midi.

C’était dans une librairie, celle avec les fauteuils en velours au fond, où l’on vient surtout pour respirer un peu mieux. Il était là, seul, assis dans l’un de ces fauteuils. Il lisait à voix basse. Pas fort, non, cette fois c’était presque un murmure. Un texte de Malek Haddad, si elle en croyait l’incipit. Elle s’attarda sans le vouloir, suspendue à cette voix qu’elle croyait ne pas aimer.

Elle voulut partir. Renaître dans le silence. Mais il leva les yeux et la vit.

Il sourit, cette fois sans s’imposer.
— Vous lisez Malek Haddad ?
Elle haussa les épaules :
— Par intermittence.
— C’est la seule manière, je crois.

Il ne chercha pas à remplir le vide. Il tourna les pages, comme si ce fragment d’échange suffisait.

Alors elle s’assit, à deux fauteuils de lui. Ne dit rien. N’ajouta rien.
Elle resta là, à écouter les pages tourner.

C’était ça, peut-être, le début d’autre chose. Pas un choc, pas une révélation. Une infime réouverture. Une brèche.
Elle pensa : il n’est toujours pas mon type.
Mais il existe.

Et parfois, c’est suffisant.

 
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Publié par le 29 juillet 2025 dans A pile et face

 

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Il disait,

Il disait :
« De tous les chemins de notre jeunesse, celui qui ne s’oublie pas est le petit chemin de la plage, celui qui, de nuit, nous menait à notre rendez-vous amoureux de l’été. »

Moi, je me suis tue.
Le chemin était là.
L’amour, lui, ne s’est jamais présenté.

Je me souviens du sable froid sous mes pieds, des étoiles timides et de ce vide au bout du sentier.
Seulement, la mémoire n’est pas la vraie vie.
C’est une transcription floue, un reflet tremblant.
Elle n’explique pas. Elle égare.

Les souvenirs ne tiennent pas la distance.
Ils flottent. Ils dérivent.
Et parfois, ils s’effacent tout simplement.

Aujourd’hui, les lacunes sont plus nettes, plus obstinées.
Peut-être parce qu’elle a passé tout l’après-midi à regarder ses émissions préférées en replay.
Philosophie, djihadisme, un débat sur la maison Gallimard,
et puis ce film d’un jeune réalisateur britannique dont le nom lui échappe,
et lui échappera encore, pendant plusieurs heures.

Elle sent déjà cette gêne familière au creux du front, cette oppression diffuse, comme un fil qui lâche.

Agacée, elle se lève.
Ouvre la porte du frigo avec l’élan précis de l’habitude.
Espère y trouver de l’eau fraîche.

Et…

Le frigo est vide.
Impeccablement, rageusement vide.

C’était donc ça.
Elle avait, magistralement, oublié de faire les courses de la semaine.

Un soupir. Une exaspération douce.
Elle allait s’en vouloir, vraiment,
puis elle entend :

— Ça va, maman ? Tu sembles soucieuse ?

La voix est douce.
Elle répare.

Elle se retourne, un peu confuse, un sourire au bord des lèvres.
Elle glisse doucement à l’oreille de sa fille :

— C’est la journée des courses… Tu m’y accompagnes, dis ?

Et tout s’allège un peu.
Pas de drame. Juste une faille douce dans le tissu du quotidien.
Un oubli, une main tendue, un frigo vide, un amour toujours en attente.

Mais ce soir, au moins, elles marcheront côte à côte.
Vers le marché.
Vers la suite.

Sa voix pensait à sa place.
C’était mieux avant — le goût pour la poésie, pour le panache, réinventait les lieux avec les notes en toile de fond.
C’était mieux avant, quand elle n’avait pas besoin de dire : je me souviens.

Auparavant.
Un mot assez curieux.
Qu’on pourrait confondre avec un sac à main féminin — un sac où se mêleraient les choses précieuses et les futilités.

Et pour une seconde, elle fut tentée d’aller voir dans tous les recoins ce qui s’y passe.
De vider les fonds de poche.
D’y trouver un ticket de bus ancien, une mèche de cheveux oubliée, une date inscrite sans sens.
Peut-être, qui sait, une invitation.
Une brèche dans le présent.

Glisser dans une certaine communauté
où l’incertitude débouche toujours sur quelque chose.
Un geste.
Un visage.
Un contretemps fécond.

Et justement, le contretemps s’installe.

La file de voitures serpente, lente, étirée sur au moins deux kilomètres.
Les écrans géants annoncent un ralentissement de 30 minutes, des numéros d’urgence à appeler,
la menace d’une amende de 250 dollars si la ceinture est lâche —
mais rien, jamais rien, sur les existences désordonnées qu’on tente de maintenir debout.

En citadins bien dressés, on patiente.
On serre les dents.
On scrolle sans conviction.
On répond à des mails qu’on ne lira plus.

Les sirènes crissent.
Un désastre ailleurs, une tension ici.

Et puis, dans le rétroviseur, un mouvement.
Les voitures basculent, reculent, cherchent la sortie.

Une faille.
Je la saisis.
Je la suis.

Et là — surprise.

Des jardins.
Impeccables. Presque irréels.
Des pelouses épaisses comme des promesses.
Des haies disciplinées.
Un air de campagne dans les plis discrets de Washington DC Ouest.

La ville s’efface un instant devant le jardin.

J’abandonne la route. Je stationne. J’avance à pied.
Le cœur allégé.
Cette déviation devient, contre toute attente,
l’incartade la plus brillante du mois.

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Publié par le 29 juillet 2025 dans A pile et face

 

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