Trois mois de combats ont suffi à fracasser l’illusion sécuritaire du Golfe. L’accord américano-iranien qui en est sorti ne les protège pas. Il les laisse seuls face à un gouvernement Iranien qui a survécu et qui a appris.
Le Far West aux portes du Golfe
Pendant des décennies, les guerres de la région se déroulaient ailleurs, au Yémen, en Syrie et à Gaza. Les pays du Golfe les regardaient à la télévision, depuis leurs tours de verre et leurs zones franches. Cette distance confortable a volé en éclats en moins de trois mois.
La guerre israélo-américaine contre l’Iran a frappé Dubaï, Doha, Koweït City, Manama. Des missiles-des drones Iraniens par milliers, des tours en flammes, des écoles fermées pendant des semaines, des expatriés qui fuyaient et plus de Trente morts. Mohammed Baharoon, directeur du centre de recherche B’huth à Dubaï, n’a pas cherché ses mots : « On se croirait presque dans le Far West maintenant. »
Ce qui rend le traumatisme plus profond encore, c’est que les bases militaires Américaines implantées sur leur sol n’ont pas protégé ces pays mais en ont fait des cibles.
Payer la guerre de quelqu’un d’autre
Cette guerre, le Golfe ne l’a pas voulue ni ne l’a choisie. Elle a été déclenchée par Netanyahou et menée avec le soutien Américain, sur un calcul stratégique qui n’incluait pas les intérêts des États arabes riverains.
L’accord préliminaire qui en est sorti ne mentionne ni les missiles balistiques Iraniens ni les réseaux de milices que Téhéran finance du Yémen à l’Irak. Aussi, Abdulrahman al-Rashed, plume la plus proche du palais saoudien dans Asharq Al-Awsat, a écrit sans ambages que cet accord réhabilite le gouvernement de Téhéran en tant que puissance régionale et en fera une force encore plus difficile à contenir qu’auparavant.
Pendant ce temps, Washington suggérait que les États du Golfe contribuent à un fonds de reconstruction de 300 milliards de dollars pour l’Iran. Pour sa part, Khalid Al-Jaber, du Conseil du Moyen-Orient à Doha, a résumé le sentiment général : l’administration Trump traite le Golfe « comme un distributeur automatique de billets ».
Un Golfe fragmenté, pas unifié
Qu’ on se le dise, la guerre n’a pas soudé le Golfe mais l’a divisé. Les Émirats ont renforcé leurs liens avec Washington et Tel Aviv. L’Arabie saoudite a gardé toutes ses options ouvertes.
Oman, pays de tradition pacifiste, est devenu une plateforme logistique vitale et s’est attiré la colère de Trump en négociant avec Téhéran sur le détroit d’Ormuz.
Enfin, le Qatar occupe une place à part dans ce tableau. Doha avait été le premier pays du Golfe à ouvrir un bureau de représentation économique Israélien sur son sol, dès 1996, dans le sillage des Accords d’Oslo. Ce bureau a fermé avec la Seconde Intifada. Quand les Accords d’Abraham ont été négociés en 2020, le Qatar a refusé de signer, maintenant la question palestinienne comme condition préalable et préservant son rôle de médiateur universel. Ce choix, qui a pu sembler inconfortable à l’époque, s’est révélé une stratégie de long terme d’une remarquable cohérence. Et c’est Doha que tout le monde appelle aujourd’hui.
Ormuz, l’arme que personne n’a désarmée
Car c’est Ormuz qui est au cœur de tout. Le gouvernement Iranien a appris pendant ces trois mois qu’il tenait là son levier ultime. L’IRGC (Islamic Revolutionary Guard Corps) en joue encore, menaçant d’imposer des droits de passage sur les eaux qu’il considère siennes.
Les Émirats construisent en urgence des ports hors du détroit, des oléoducs, des voies ferrées. Stratégie d’« indépendance totale vis-à-vis d’Ormuz », selon leur ministre du Commerce.
Ce réflexe dit tout sur la confiance qui reste dans les garanties Américaines.
Les vrais bénéficiaires
Le gouvernement Iranien a survécu. Il a été durement frappé mais il tient. Il négocie désormais depuis une position que trois mois de bombardements n’ont pas détruite tout en sachant que le détroit d’Ormuz vaut toutes les sanctions du monde.
Le Qatar, lui, sort de cette guerre comme interlocuteur incontournable entre Washington et Téhéran.
Mascate s’est imposé comme hub logistique régional indispensable.
Et Pékin, qui n’a pas tiré un seul coup de feu, observe et attend.
Mahdi Ghuloom, chercheur bahreïni, tire la conclusion que beaucoup pensent sans encore l’écrire : il est temps pour les États du Golfe de négocier directement avec l’Iran un pacte de non-agression. Non par amour de Téhéran mais par lucidité sur ce que Washington leur a démontré.
Ce que cette guerre laisse
Une blessure profonde, dit Khalid Al-Jaber du Conseil du Moyen-Orient à Doha « La guérison sera très longue. »
Ce n’est pas une victoire. C’est un désordre produit par une guerre que le Golfe n’a pas choisie et dont il paie les dommages collatéraux pendant que d’autres négocient les termes de la paix.
Photo1:
Le secrétaire d’État americain Marco Rubio en compagnie de ses homologues hier jeudi après une réunion du Conseil de coopération du Golfe à Manama, au Bahreïn.
Crédit photo Eric Lee/Pool/Reuters.
Photo 2:
Un panneau d’affichage à Téhéran, en avril dernier, représentant des avions américains piégés dans un filet au détroit d’Ormuz.
Crédit photo : Arash Khamooshi/Polaris pour The New York Times.













