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𝗖𝗜𝗡𝗤 𝗙𝗥𝗢𝗡𝗧𝗜𝗘̀𝗥𝗘𝗦, 𝗔𝗨𝗖𝗨𝗡𝗘 𝗣𝗔𝗜𝗫

L𝘦 𝘚𝘢𝘩𝘢𝘳𝘢 𝘰𝘤𝘤𝘪𝘥𝘦𝘯𝘵𝘢𝘭 𝘳𝘦𝘴𝘵𝘦 𝘰𝘤𝘤𝘶𝘱𝘦́ 𝘦𝘵 𝘥𝘪𝘴𝘱𝘶𝘵𝘦́, 𝘭’𝘈𝘭𝘨𝘦́𝘳𝘪𝘦 𝘧𝘢𝘪𝘵 𝘥𝘦́𝘴𝘰𝘳𝘮𝘢𝘪𝘴 𝘭’𝘰𝘣𝘫𝘦𝘵 𝘥’𝘶𝘯 𝘯𝘢𝘳𝘳𝘢𝘵𝘪𝘧 𝘥𝘦 𝘴𝘱𝘰𝘭𝘪𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘩𝘪𝘴𝘵𝘰𝘳𝘪𝘲𝘶𝘦, 𝘭𝘢 𝘔𝘢𝘶𝘳𝘪𝘵𝘢𝘯𝘪𝘦 𝘨𝘢𝘳𝘥𝘦 𝘓𝘢𝘨𝘰𝘶𝘪𝘳𝘢 𝘴𝘰𝘶𝘴 𝘢𝘥𝘮𝘪𝘯𝘪𝘴𝘵𝘳𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘮𝘪𝘭𝘪𝘵𝘢𝘪𝘳𝘦 𝘥𝘦𝘱𝘶𝘪𝘴 𝘤𝘪𝘯𝘲𝘶𝘢𝘯𝘵𝘦 𝘢𝘯𝘴, 𝘭’𝘌𝘴𝘱𝘢𝘨𝘯𝘦 𝘦𝘴𝘵 𝘴𝘰𝘮𝘮𝘦́𝘦 𝘥𝘦 𝘳𝘦𝘴𝘵𝘪𝘵𝘶𝘦𝘳 𝘊𝘦𝘶𝘵𝘢 𝘦𝘵 𝘔𝘦𝘭𝘪𝘭𝘭𝘢 sans oublier le 𝘔𝘢𝘭𝘪 qui 𝘧𝘪𝘨𝘶𝘳𝘦 𝘴𝘶𝘳 𝘭𝘦𝘴 𝘤𝘢𝘳𝘵𝘦𝘴 𝘥𝘶 𝘎𝘳𝘢𝘯𝘥 𝘔𝘢𝘳𝘰𝘤 𝘥𝘦𝘴𝘴𝘪𝘯𝘦́𝘦𝘴 𝘥𝘦̀𝘴 1956.

𝘗𝘰𝘶𝘳𝘵𝘢𝘯𝘵, 𝘭𝘦 𝘙𝘰𝘺𝘢𝘶𝘮𝘦 𝘤𝘰𝘯𝘵𝘪𝘯𝘶𝘦 𝘥𝘦 𝘴𝘦 𝘱𝘳𝘦́𝘴𝘦𝘯𝘵𝘦𝘳 𝘤𝘰𝘮𝘮𝘦 𝘶𝘯 𝘱𝘰̂𝘭𝘦 𝘥𝘦 𝘴𝘵𝘢𝘣𝘪𝘭𝘪𝘵𝘦́ 𝘳𝘦́𝘨𝘪𝘰𝘯𝘢𝘭𝘦.

𝗟𝗔𝗚𝗢𝗨𝗜𝗥𝗔 𝗡𝗘 𝗙𝗜𝗚𝗨𝗥𝗘 𝗦𝗨𝗥 𝗔𝗨𝗖𝗨𝗡 𝗗𝗥𝗔𝗣𝗘𝗔𝗨

Lagouira n’existe plus depuis des décennies. Ce village Espagnol du Rio de Oro, autrefois actif sur la côte atlantique à la pointe du Sahara occidental, est aujourd’hui désert, ses maisons rongées par le sel et ses rues sans autre existence que sur les cartes administratives Marocaines. Le Maroc le rattache officiellement à sa province de Dakhla-Oued Eddahab. Or c’est l’armée Mauritanienne qui y maintient une présence militaire depuis 1975, à quinze kilomètres seulement de Nouadhibou, afin de sécuriser les approches de la ville et de protéger sa zone portuaire stratégique face à la politique expansionniste Marocaine.

Ce décalage entre la carte et le terrain n’est pas un détail administratif oublié dans un coin de désert mais résume au contraire ce que le Royaume préfère taire, à savoir que sa souveraineté déclarée et sa souveraineté réelle ne se superposent nulle part avec exactitude ni au sud avec la Mauritanie ni à l’est avec l’Algérie ni au nord avec l’Espagne.

Ce flou n’a rien d’un accident diplomatique, il porte un nom précis, la thèse du Grand Maroc. Théorisée dès 1956 par Allal El Fassi et le parti de l’Istiqlal, cette doctrine dessinait un royaume qui s’étendait jusqu’à Nouakchott au sud, jusqu’à Tindouf et Béchar à l’est et jusqu’aux confins du Mali, engloutissant au passage la Mauritanie entière et une bonne partie du territoire Algérien. Le Maroc l’a officiellement enterrée en 1969 quand il a reconnu l’indépendance Mauritanienne.

Or, une carte ne meurt jamais tout à fait quand elle continue d’irriguer le discours public sous des formes recyclées. Elle resurgit ainsi à Lagouira sous couvert d’ambiguïté administrative et elle resurgit plus loin sous d’autres formes, à l’est comme au sud, sous couvert cette fois de mémoire historique ou de coopération économique.

𝗤𝗨𝗔𝗧𝗥𝗘-𝗩𝗜𝗡𝗚𝗧𝗦 𝗣𝗢𝗨𝗥 𝗖𝗘𝗡𝗧, 𝗟𝗘 𝗥𝗘𝗦𝗧𝗘 𝗔̀ 𝗩𝗘𝗡𝗜𝗥

Sur le Sahara occidental le Maroc ne cultive aucune ambiguïté. Depuis la Marche Verte de 1975 le Royaume contrôle environ quatre-vingts pour cent du territoire et en revendique la totalité au nom de droits historiques jamais reconnus par la Cour internationale de Justice ni par la majorité des résolutions onusiennes appelant à l’autodétermination. Les reconnaissances diplomatiques se sont accumulées ces dernières années, les États-Unis en 2020, l’Espagne en 2022, la France en 2024, le Royaume-Uni en 2025, sans que le statut du territoire soit tranché par l’instance qui en a la charge. Le Front Polisario continue de réclamer un référendum promis depuis 1991 et jamais organisé.

𝗧𝗟𝗘𝗠𝗖𝗘𝗡 𝗖𝗢𝗠𝗠𝗘 𝗣𝗥𝗘́𝗧𝗘𝗫𝗧𝗘

À l’est le procédé change de forme sans changer de logique. En octobre 2024 l’écrivain Franco-Algérien Boualem Sansal déclarait au média Français d’extrême droite Frontières, dont le fondateur Erik Tegnér revendique lui-même un engagement pro-Israélien assumé depuis octobre 2023 notamment sur i24News, que l’ouest Algérien, Tlemcen, Oran, Mascara, avait appartenu au Maroc avant la colonisation française.

Cette phrase a surtout offert à la presse Marocaine un matériau inespéré. Des titres entiers ont depuis repris l’expression de Sahara oriental marocain pour désigner Tindouf, Béchar et la région minière de Gara Djebilet, présentant leur rattachement à l’Algérie comme une amputation coloniale à réparer.

Kamel Daoud a multiplié à son tour les prises de parole télévisées, écrites et radiophoniques en critique frontale de l’Etat Algérien bien avant la détention de Sansal, des intervention qui converge objectivement avec le narratif Marocain sans jamais l’endosser explicitement.

𝗕𝗔𝗠𝗔𝗞𝗢 𝗖𝗛𝗔𝗡𝗚𝗘 𝗗𝗘 𝗖𝗔𝗠𝗣

Plus au sud le mécanisme change encore de forme sans jamais changer d’objectif. Le 10 avril 2026 le Mali a retiré sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique et affirmé reconnaître la souveraineté Marocaine sur le Sahara occidental, un revirement obtenu à la faveur de l’isolement diplomatique de Bamako, coupé de la CEDEAO et brouillé avec l’Algérie depuis l’abattage d’un drone Malien à la frontière en 2025. Le Maroc a transformé cet isolement en levier, en offrant au Mali enclavé un accès à ses ports Atlantiques par l’Initiative atlantique et des milliers de bourses universitaires. Faire plier un voisin par la dépendance économique plutôt que par la reconnaissance d’un droit reste une forme de pression, la plus discrète de toutes celles exercées par Rabat sur son voisinage. Des sources sécuritaires évoquent par ailleurs une implication Marocaine dans le soutien à certains groupes armés Maliens, une piste a creuser dans un prochain edito.

𝗟𝗔 𝗙𝗔𝗨𝗧𝗘 𝗥𝗘𝗩𝗜𝗘𝗡𝗧 𝗧𝗢𝗨𝗝𝗢𝗨𝗥𝗦 𝗔̀ 𝗟’𝗘𝗦𝗧

Au nord la contestation porte sur Ceuta et Melilla, présentées par Rabat comme des vestiges coloniaux Espagnols à récupérer, ainsi que sur les eaux territoriales autour des Canaries. La semaine dernière un nouvel épisode d’exode de 72000 jeunes Marocains vers Ceuta a offert un cas d’école du réflexe qui traverse tout ce dossier. Plutôt que d’interroger les causes internes de ce départ massif l’écrivain Tahar Ben Jelloun a préféré en attribuer la responsabilité à l’Algérie, reproduisant à l’identique le mécanisme déjà observé sur le dossier Sansal, celui qui consiste à déplacer la focale vers le voisin de l’est dès qu’une fragilité intérieure devient visible.

𝗨𝗡 𝗧𝗥𝗢̂𝗡𝗘 𝗦𝗔𝗡𝗦 𝗘́𝗤𝗨𝗜𝗩𝗔𝗟𝗘𝗡𝗧 𝗥𝗘́𝗚𝗜𝗢𝗡𝗔𝗟

Cette singularité territoriale n’est pas isolée, elle s’inscrit dans une singularité politique plus large. Le Maroc est en effet la seule monarchie d’Afrique du Nord, entouré de républiques, l’Algérie, la Tunisie, la Libye, la Mauritanie et jusqu’au Mali un peu plus au sud. Cette différence de nature n’est pas qu’un détail constitutionnel. Elle s’accompagne de pratiques propres à la monarchie Alaouite, le baise-main rendu au souverain lors des cérémonies officielles, la détention par les membres de la famille royale de cartes de Chorfa attestant d’une filiation directe avec le prophète Mohamed et la moubaya’a renouvelée chaque année, un serment d’allégeance qui tient lieu de légitimation du pouvoir là où les autres pays de la région organisent, avec plus ou moins d’efficacité, des élections présidentielles.

Cette architecture politique explique en partie pourquoi la question territoriale échappe si facilement au débat contradictoire à l’intérieur du Royaume, la contestation de la carte officielle y touchant directement à la légitimité sacrée du souverain.

𝗟𝗔 𝗦𝗧𝗔𝗕𝗜𝗟𝗜𝗧𝗘́ 𝗡𝗘 𝗦’𝗔𝗖𝗛𝗘̀𝗧𝗘 𝗣𝗔𝗦 𝗔̀ 𝗖𝗘 𝗣𝗥𝗜𝗫

Qu’on se le dise, un pays ne peut pas revendiquer simultanément le statut de « pôle de stabilité régionale » et entretenir cinq fronts territoriaux actifs avec l’ensemble de son voisinage immédiat.

La stabilité ne se mesure pas à la solidité d’un trône ni à la fréquence des sommets internationaux organisés à Rabat. Elle se mesure d’abord à la qualité des relations avec ceux dont on partage la frontière.

Sur ce plan précis le bilan Marocain est celui d’une occupation non résolue au sud-ouest, d’une rhétorique de spoliation à l’est doublée d’une pression économique au sud, d’un contentieux colonial non éteint au nord et d’une ville fantôme dont le statut n’a jamais été tranché en cinquante ans.

Une carte qui redessine unilatéralement les frontières de quatre voisins à la fois n’est jamais un simple exercice d’archives, elle est en germe une déclaration de guerre à l’ensemble d’un voisinage.

Non, aucun autre État de la région ne cumule un tel nombre de dossiers ouverts avec l’ensemble de son voisinage immédiat. Et c’est précisément cette accumulation, plus que chaque dossier pris isolément, qui interroge la solidité du narratif de stabilité que le Royaume s’emploie à vendre à ses partenaires occidentaux.

 
 

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Quatre-vingt-dix minutes

Quand la source n’est plus Tsahal

Un communiqué de Tsahal publié le samedi 11 juillet 2026 affirme que l’armée est intervenue pour rouvrir une route bloquée illégalement en Cisjordanie occupée. Les images prises sur place racontent une tout autre histoire.

Mercredi après-midi, le représentant démocrate Ro Khanna visitait les ruines de Khirbet Zanuta, un village bédouin palestinien démoli après des mois d’attaques de colons, lorsqu’une voiture remplie d’hommes armés a bloqué la route étroite menant au site. Les hommes ont insulté le groupe en hébreu et en arabe puis ont donné des coups de pied dans les pneus du minibus, selon le récit établi par Lisa Lerer pour le New York Times à partir des témoignages de Khanna, de son assistant, de son garde du corps et d’un photographe du journal présent sur place dans un véhicule distinct. Une Jeep chargée d’autres hommes est arrivée peu après, resserrant le blocus.

Deux voitures de l’armée Israélienne ont fini par se présenter sur les lieux et Khanna a d’abord cru que les soldats venaient le dégager. Ils ont plutôt allumé des cigarettes et engagé la conversation avec les colons, puis, une fois ceux-ci repartis, ont eux-mêmes déplacé un véhicule pour maintenir la route fermée. Ce n’est qu’après des appels pressants à l’ambassade Américaine et à la police Israélienne que Khanna a pu reprendre la route, quatre-vingt-dix minutes après le début du blocage.

Le communiqué militaire publié trois jours plus tard ne mentionne aucun de ces détails. Il évoque un signalement reçu concernant des civils Israéliens bloquant illégalement la circulation de ressortissants étrangers et de journalistes, des troupes dépêchées sur place et une route rouverte. Il nie toute implication de soldats dans le blocage et indique que l’identité du civil armé reste sous investigation. Entre les deux récits s’étend l’écart habituel entre le langage administratif et le fait brut, sauf que cette fois il est documenté par un membre du Congrès des États-Unis lui-même, appuyé par un journal qui a envoyé son propre photographe sur les lieux.

La version de Tsahal circule d’ordinaire seule, reprise telle quelle par des agences qui n’ont ni les moyens ni l’accès pour la vérifier sur le terrain, jusqu’à devenir le récit officiel avant même que quiconque ait eu le temps de la questionner. Un élu Américain accompagné d’une équipe, d’un garde du corps et d’un journal qui documente chaque minute a cette fois produit un contre-récit précis, daté, sourcé, avant même que l’armée ait pris la peine de commenter.

Khanna, qui envisage une candidature à la présidentielle de 2028, a décrit son sentiment d’impuissance pendant ces quatre-vingt-dix minutes puis a ajouté que cette impuissance est le lot quotidien des Palestiniens sous occupation. Le mot est mesuré. Ce que montre l’épisode l’est moins. Quand des soldats regardent des civils armés bloquer une route puis reprennent eux-mêmes le blocage une fois les colons repartis, il n’y a plus besoin d’interpréter les intentions de qui que ce soit. Il suffit de lire ce que les images montrent.

L’épisode survient alors que l’opinion démocrate sur Israël continue de basculer, au moment même où un autre candidat potentiel à la présidentielle, Rahm Emanuel, prenait la parole à l’Université de Tel Aviv, invité par l’institution elle-même, pour livrer sa propre critique du gouvernement de Netanyahou. Deux élus Américains, deux voyages, deux accueils. L’un reçoit une invitation officielle et une tribune universitaire. L’autre se fait bloquer sur une route par des hommes armés pendant que des soldats fument à côté.

La différence de traitement ne tient pas au message. Emanuel a lui aussi appelé à mettre fin à l’aide militaire Américaine et qualifié la politique du gouvernement Israélien d’impasse. Tel Aviv offre une tribune, Khirbet Zanuta une route bloquée mais les deux terrains racontent le même effondrement. Un gouvernement d’extrême droite qui ne survit ni aux questions posées dans l’amphithéâtre ni aux images prises sur la route n’a plus grand-chose à défendre.

 
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Publié par le 18 juillet 2026 dans Politique et Société

 

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Deux pieds de distance

Washington DC n’exige aucun billet pour entrer dans ses musées. Elle exige autre chose, une proximité qui dérange autant qu’elle console.

Quelqu’un a osé ici, devant le paysage, laissant sur la tablette un crayon dont la mine s’est usée sous une main que l’on imagine hésitante. Et si le dessin qui en reste est raté, personne n’en a honte, pas plus que la National Gallery of Art, qui n’a jamais demandé de talent à l’entrée ni même de billet, seulement une porte qu’il suffit de pousser.

La gratuité change la nature du geste, elle retire le calcul entre le temps qu’on a et le prix qu’on a payé, si bien qu’on n’entre plus pour rentabiliser une dépense mais parce que la porte est déjà ouverte et qu’il suffit d’y entrer comme on entrerait chez quelqu’un qui vous attendait sans le savoir. Cette porte ouvre sur des salles pensées pour qu’on s’y attarde, où l’on glisse d’un mur à l’autre avec la lenteur de qui n’a de comptes à rendre à personne.

Musarder commence par s’asseoir et dans certaines salles les canapés gris se posent face aux cimaises, alignés sur les murs parallèles où trônent les tableaux, si bien que le regardeur qui s’y installe prend le temps de s’imprégner lentement de l’œuvre qui lui fait face avant de se relever et de glisser vers la salle suivante, comme on continue une phrase commencée ailleurs.

Des chevalets vides attendent au milieu du parquet, sans artiste attitré, ouverts à quiconque voudrait s’y accouder.

Non loin, une carte glissée près des bancs invite le visiteur à s’imaginer voyageur dans le tableau, à choisir un paysage et à s’y tenir trois minutes entières, quand la moyenne des regardeurs n’accorde d’ordinaire que huit secondes à une œuvre avant de passer à la suivante.

Les plus petits, eux, reçoivent la même invitation et à leur manière.

Un coin bas accueille de petites chaises et des crayons de couleur à hauteur d’enfant, non loin des canapés tournés vers les cimaises. La salle du plus grand musée de la capitale Américaine se transforme alors en salle de jeu le temps qu’un apprenti artiste peintre de quatre ans colorie sa propre version du tableau accroché au-dessus de sa tête, insouciant du temps qui passe.

Le musée mesure ainsi sa propre défaite face à la vitesse et choisit d’y opposer une pédagogie du ralentissement, si bien que le visiteur reprend le carton et le crayon, dessine une tour en ruine sur une falaise sans se soucier du résultat et glisse le viewfinder dans sa poche en repartant, comme on garde une photographie qu’on n’a pas prise.

Ce geste modeste, qui n’a rien d’un exploit, résume peut-être ce que ces musées organisent en silence, une fabrique de regardeurs actifs plutôt que d’artistes accomplis, capables de se projeter dans une toile peinte au dix-neuvième siècle par un Américain qui n’a jamais imaginé ce visiteur précis, venu d’Alger ou d’ailleurs, s’arrêter devant sa ruine imaginaire.

Ces salles finissent par annuler la distance entre l’œuvre et le passant, entre l’Histoire de l’art et la vie ordinaire, entre l’Amérique du dix-neuvième siècle et celle d’aujourd’hui.

Vivre en Amérique, c’est peut-être cela avant tout, appartenir à un lieu qui rassemble le monde entier sous un même toit sans lui demander de payer l’entrée, où une ruine Grecque côtoie une lumière Hollandaise, où une jeune fille Anglaise regarde un gentleman peint à la Française et où le visiteur circule d’un siècle à l’autre en quelques pas, sans passeport ni frontière.

Le musée devient alors un lieu de citoyenneté silencieuse, un endroit où l’on n’enseigne pas l’art mais la présence et où deux pieds de distance suffisent parfois pour se rapprocher de soi.

Note:

Le titre reprend une consigne inscrite sur le viewfinder distribué par la National Gallery of Art, qui demande aux visiteurs de rester à deux pieds, soit soixante centimètres, de chaque œuvre. Cette distance réglementaire devient ici une métaphore, celle d’un éloignement physique qui permet paradoxalement un rapprochement intérieur.

 
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Publié par le 12 juillet 2026 dans A pile et face, Arts Visuels

 

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𝗠ê𝗺𝗲 𝗹𝗲𝘀 𝗺𝗲𝗶𝗹𝗹𝗲𝘂𝗿𝘀 𝗮𝗺𝗶𝘀 𝗽𝗲𝘂𝘃𝗲𝗻𝘁 ê𝘁𝗿𝗲 𝘀𝗼𝘂𝗿𝗰𝗲 𝗱𝗲 𝘁𝗲𝗻𝘀𝗶𝗼𝗻𝘀 𝗲𝘁 𝗱𝗲 𝗺𝗮𝗹-ê𝘁𝗿𝗲. 𝗣𝗼𝘂𝗿𝗾𝘂𝗼𝗶 𝗹’𝗮𝗺𝗶𝘁𝗶é 𝗱𝗲𝘃𝗶𝗲𝗻𝘁-𝗲𝗹𝗹𝗲 𝘀𝗶 𝗳𝗮𝗰𝗶𝗹𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁 𝘁𝗼𝘅𝗶𝗾𝘂𝗲 ?

C’est l’été , une terrasse, un groupe d’amis. Et pourtant, au milieu des rires, une phrase suffit à tout changer.

C’est l’été et les terrasses de café ne désemplissent pas. Dans un coin, une bande joyeuse échange autour de boissons diverses et variées, la conversation glisse d’un sujet à l’autre avec cette aisance propre aux amitiés anciennes puis l’une d’elles annonce qu’elle vient de signer le bail d’un local pour ouvrir sa propre boutique. Le silence qui suit dure à peine deux secondes avant que l’ami-e ambivalent, assis en bout de table, ne lâche sa phrase assassine, un sourire aux lèvres et le ton parfaitement égal: « C’est courageux de se lancer à ton âge, j’espère que tu as un plan B si ça ne marche pas. »

Le reste de la tablée éclate de rire poliment mais quelque chose s’est déjà brisé dans l’air, cette petite phrase deroule un malaise diffus qui persiste bien après que le café a refroidi, une fatigue qu’on n’arrive jamais tout à fait à nommer alors qu’elle vient précisément de la personne qu’on croyait la plus proche.

𝗟𝗮 𝗽𝗶𝗾𝘂𝗲 𝗾𝘂𝗶 𝗻𝗲 𝗱𝗶𝘁 𝗷𝗮𝗺𝗮𝗶𝘀 𝘀𝗼𝗻 𝗻𝗼𝗺

L’ami-e ambivalent ne frappe jamais de face. Il- elle choisit la pique déguisée en humour, le silence chargé de sens qui en dit plus qu’une phrase, le compliment empoisonné qu’on met des heures à décrypter.

Rien n’est jamais assez grave pour qu’on s’en offusque ouvertement et c’est précisément dans cette zone grise que se loge son habileté.

On repense à ses mots bien après la conversation puis on comprend la morsure qu’ils dissimulaient sous l’apparence de la légèreté, cette même habileté se retrouve dans la façon dont il ou elle organise sa vie autour de vous.

La personnalité ambivalente, appelons-la ainsi, construit un mur invisible autour de sa vie intime puis vous garde soigneusement de l’autre côté. Vous ne saurez presque rien de ses enfants alors qu’elle vous interroge sans relâche sur les vôtres.

Le voyage se raconte une fois les valises rangées jamais avant le départ.

L’achat de la maison s’annonce quand les clés sont déjà en poche jamais pendant les recherches.

Le régime alimentaire se dévoile une fois les kilos perdus jamais au moment des premiers efforts.

Cette asymétrie protège une image qui ne doit jamais apparaître fragile ni en cours de construction, la science a fini par confirmer ce que le corps savait déjà de ce type de lien.

𝗖𝗲 𝗾𝘂𝗲 𝗹𝗮 𝘀𝗰𝗶𝗲𝗻𝗰𝗲 𝗲𝗻 𝗱𝗶𝘁

Julianne Holt-Lunstad, chercheuse à l’Université Brigham Young, a mesuré la tension artérielle de personnes venant d’échanger soit avec un ami-e sincère soit avec un ami-e qui suscite des sentiments mêlés:

Le résultat inverse toutes les intuitions faciles puisque la pression grimpe davantage face à l’ami-e ambivalent que face à l’ennemi déclaré – comme si le corps préférait encore l’hostilité franche à l’incertitude permanente- cette même incertitude vide littéralement l’organisme de son énergie.

Cette personne qui fonctionne comme une éponge absorbe l’énergie positive qu’on lui offre et la restitue en doute, en comparaison, en petite phrase qui rabaisse sans jamais se justifier. On ressort de chaque rencontre plus lourd qu’on n’y était entré sans toujours savoir pourquoi, une lourdeur à laquelle la science a fini par donner un nom. Un nom que la clinique psychiatrique prolonge en le donnant cette fois à la personne elle-même, un diagnostic qui la distingue du narcissisme flamboyant qu’on repère de loin.

Ce narcissisme silencieux se présente sous des dehors d’hypersensibilité voire d’empathie exceptionnelle tout en restant organisé autour de la protection d’une image qui ne tolère aucune fissure, une rigidité qui exige un cloisonnement permanent de la vie intime. Ce cloisonnement empêche qu’on assiste à ses doutes ou à ses échecs et qu’on découvre l’envers du décor, ce qui explique pourquoi ces liens durent bien plus longtemps qu’ils ne le devraient et pourquoi l’attachement à ce que la relation a été autrefois rend toute rupture si difficile alors que c’est précisément ce qui la rend vitale.

𝗥𝗶𝗿𝗲 𝗮𝘂 𝗹𝗶𝗲𝘂 𝗱𝗲 𝘀𝗲 𝗱é𝗳𝗲𝗻𝗱𝗿𝗲

Cette vitalité n’empêche pas une réponse plus immédiate face aux attaques elles-mêmes. Prendre au sérieux la pique de l’ami ambivalent revient déjà à lui offrir la victoire qu’il cherchait.

Mieux vaut en rire ouvertement d’un rire qui n’a rien de crispé et qui déplace le rapport de force sans jamais élever la voix, un calme qui devient une arme plus efficace que la colère puisqu’il prive l’autre de la réaction qu’il espérait provoquer.

Répondre par l’ironie plutôt que par la justification signale qu’on a vu le procédé sans pour autant s’y engager.

Il ne s’agit jamais d’avancer sur son terrain ni d’emprunter ses armes mais de rester fermement debout en dehors de son monde sans jamais y poser un pied, cette fermeté tranquille prépare déjà le terrain d’une rupture plus radicale quand elle devient nécessaire.

𝗥𝗼𝗺𝗽𝗿𝗲, 𝘂𝗻 𝗮𝗰𝘁𝗲 𝗱𝗲 𝘀𝗮𝗹𝘂𝗯𝗿𝗶𝘁é

Rompre avec ce type de lien n’a rien d’une cruauté. C’est un acte de salubrité au même titre qu’on assainit un espace vicié pour retrouver l’air qu’on y respirait avant.

La migraine qui suit systématiquement un déjeuner avec cette personne, la boule au ventre qui précède chaque appel, la joie annoncée puis aussitôt ternie par une remarque perfide ne sont pas des coïncidences mais des signaux que le corps envoie bien avant que l’esprit ne les nomme.

Espacer les réponses, refuser une invitation sans se justifier, ne plus initier le contact suffit souvent à laisser le lien s’éteindre de lui-même, ce silence progressif reste la forme la plus digne de rupture puisqu’il ne cherche ni la revanche ni la dernière parole.

On ne doit rien à la fidélité envers ceux qui nous diminuent et la loyauté la plus élémentaire reste celle qu’on se doit à soi-même.

Autrement dit et en bon Algerien: Oulech etouesswiss, baraket etkoulif👀.

 
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Publié par le 5 juillet 2026 dans Politique et Société

 

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𝐋’𝐀𝐦𝐞́𝐫𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐝𝐞 𝟐𝟎𝟐𝟔 𝐞𝐭 𝐥𝐞 𝐬𝐞𝐫𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐭𝐫𝐚𝐡𝐢 𝐝𝐞𝐬 𝐩𝐞̀𝐫𝐞𝐬 𝐟𝐨𝐧𝐝𝐚𝐭𝐞𝐮𝐫𝐬

Deux éditoriaux du New York Times marquent les 250 ans de la République Américaine. Nous les lisons ensemble pour mesurer ce que l’Amérique s’était promis et ce qu’elle est devenue sous Donald Trump, avant d’interroger la nature même du patriotisme qui prétend la sauver.

𝐔𝐧𝐞 𝐜𝐨𝐧𝐝𝐢𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐪𝐮𝐢 𝐧𝐨𝐮𝐬 𝐫𝐚𝐭𝐭𝐫𝐚𝐩𝐞

Une femme aborde Benjamin Franklin à la sortie de la Convention de Philadelphie en 1787 et lui demande quel régime les délégués viennent d’inventer. Il aurait répondu que les Pères fondateurs venaient de fonder « une République, si vous savez la garder ». La phrase tient tout entière dans ce « si » qui traverse deux siècles et demi pour venir se loger, intact, dans l’Amérique de 2026, enlisée dans les conflits et dirigée par un nationaliste belliqueux et imprévisible.

Sous cette présidence 2026, l’équilibre imaginé par James Madison s’est rompu. Il avait conçu un système où le pouvoir contiendrait le pouvoir à la manière d’un planétarium en parfait équilibre. Le caprice d’un seul homme se traduit désormais en tarifs douaniers ou en guerres pour une autre nation, ce qui ramène la question de Franklin à son point de départ.

𝐂𝐢𝐧𝐪 𝐜𝐥𝐚𝐮𝐬𝐞𝐬, 𝐜𝐢𝐧𝐪 𝐟𝐢𝐬𝐬𝐮𝐫𝐞𝐬

Le pacte originel tenait en cinq exigences:
Un peuple qui s’autogouverne doit d’abord partager un même socle de faits avant de pouvoir délibérer, une condition que l’intelligence artificielle capable de fabriquer des mensonges convaincants en quelques secondes achève de dissoudre.
Il doit ensuite accepter la défaite électorale comme le prix normal du jeu plutôt que comme une catastrophe, alors que l’adversaire politique est aujourd’hui traité en ennemi plutôt qu’en concitoyen.
Il doit tenir sa promesse matérielle, celle qui permet à qui travaille de s’élever et de transmettre cette élévation à ses enfants, une promesse que cinquante années d’inégalités croissantes et de stagnation du niveau de vie ont vidée de son contenu.
Il doit accueillir dans une même citoyenneté des origines et des confessions multiples unies par l’adhésion à un ensemble d’idées plutôt que par le sang, un principe que la remise en cause du droit du sol par la Cour Suprême vient directement fragiliser.
Il doit enfin consentir aujourd’hui des sacrifices dont les générations suivantes recueilleront seules les bénéfices, à l’image du changement climatique qui s’accélère pendant que les dettes s’accumulent auprès de ceux qui n’ont jamais été consultés, cinq fissures que le débat public a cru pouvoir refermer par un simple supplément de patriotisme.

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𝐋𝐞 𝐩𝐚𝐭𝐫𝐢𝐨𝐭𝐢𝐬𝐦𝐞, 𝐟𝐚𝐮𝐱 𝐫𝐞𝐦𝐞̀𝐝𝐞

Cette réponse a structuré la campagne de Joe Biden en 2020. Elle repose pourtant sur une confusion que George Orwell avait déjà dissipée. Le patriotisme humble, attaché à un lieu et à une manière de vivre, n’a rien à voir avec le nationalisme, cette soif de prééminence qui rend aveugle aux crimes commis par son propre camp.

L’image que l’Amérique se fait d’elle-même comme nation indispensable et Cité sur la colline appartient déjà à ce second registre, ce que Frederick Douglass et William Lloyd Garrison avaient compris avant tous les autres. Pour eux, célébrer l’Union et vénérer les Pères fondateurs revenait à sanctifier l’État qui protégeait l’esclavage, le patriotisme n’étant pas un vernis posé sur une structure défaillante mais le ciment même qui la maintenait debout.

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𝐔𝐧 𝐞𝐬𝐩𝐨𝐢𝐫 𝐪𝐮𝐢 𝐬𝐞 𝐦𝐞́𝐫𝐢𝐭𝐞

L’histoire Américaine ne s’est jamais réparée par simple nostalgie du texte fondateur. Elle s’est réparée chaque fois qu’un nombre suffisant de citoyens a jugé l’alternative inacceptable et s’est mis au travail, pendant la guerre de Sécession, pendant la Grande Dépression, pendant la lutte pour les droits civiques. Jane Addams proposait déjà une autre voie que le repli patriotique, celle d’un attachement nourri par la diversité plutôt que menacée par elle. Cette intuition dessine la seule direction encore ouverte aujourd’hui.
Se réapproprier le patriotisme ne consiste donc pas à se réapproprier le drapeau mais à retrouver ceux qui refusèrent d’abandonner la démocratie quand on les traitait d’anti-Américains pour cela.

Rien ne garantit qu’un tel sursaut suivra le mandat de Trump. Un droit du sol fragilisé, un exécutif qui a appris à contourner ses propres garde-fous et une population Américaine habituée à voir son voisin politique en ennemi ne s’effacent pas au lendemain d’une élection. L’espoir existe pourtant, à condition de ne plus le confondre avec une prophétie inscrite dans la Constitution. Il reste un pari, celui de savoir si les Américains de 2026 voudront encore payer le prix que payèrent leurs devanciers pour garder ce que Franklin, à la sortie de la Convention, avait qualifié de République conditionnelle.


 
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Publié par le 4 juillet 2026 dans Politique et Société

 

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Une guerre qui n’était pas la leur

Trois mois de combats ont suffi à fracasser l’illusion sécuritaire du Golfe. L’accord américano-iranien qui en est sorti ne les protège pas. Il les laisse seuls face à un gouvernement Iranien qui a survécu et qui a appris.

Le Far West aux portes du Golfe

Pendant des décennies, les guerres de la région se déroulaient ailleurs, au Yémen, en Syrie et à Gaza. Les pays du Golfe les regardaient à la télévision, depuis leurs tours de verre et leurs zones franches. Cette distance confortable a volé en éclats en moins de trois mois.

La guerre israélo-américaine contre l’Iran a frappé Dubaï, Doha, Koweït City, Manama. Des missiles-des drones Iraniens par milliers, des tours en flammes, des écoles fermées pendant des semaines, des expatriés qui fuyaient et plus de Trente morts. Mohammed Baharoon, directeur du centre de recherche B’huth à Dubaï, n’a pas cherché ses mots : « On se croirait presque dans le Far West maintenant. »

Ce qui rend le traumatisme plus profond encore, c’est que les bases militaires Américaines implantées sur leur sol n’ont pas protégé ces pays mais en ont fait des cibles.

Payer la guerre de quelqu’un d’autre

Cette guerre, le Golfe ne l’a pas voulue ni ne l’a choisie. Elle a été déclenchée par Netanyahou et menée avec le soutien Américain, sur un calcul stratégique qui n’incluait pas les intérêts des États arabes riverains.

L’accord préliminaire qui en est sorti ne mentionne ni les missiles balistiques Iraniens ni les réseaux de milices que Téhéran finance du Yémen à l’Irak. Aussi, Abdulrahman al-Rashed, plume la plus proche du palais saoudien dans Asharq Al-Awsat, a écrit sans ambages que cet accord réhabilite le gouvernement de Téhéran en tant que puissance régionale et en fera une force encore plus difficile à contenir qu’auparavant.

Pendant ce temps, Washington suggérait que les États du Golfe contribuent à un fonds de reconstruction de 300 milliards de dollars pour l’Iran. Pour sa part, Khalid Al-Jaber, du Conseil du Moyen-Orient à Doha, a résumé le sentiment général : l’administration Trump traite le Golfe « comme un distributeur automatique de billets ».

Un Golfe fragmenté, pas unifié

Qu’ on se le dise, la guerre n’a pas soudé le Golfe mais l’a divisé. Les Émirats ont renforcé leurs liens avec Washington et Tel Aviv. L’Arabie saoudite a gardé toutes ses options ouvertes.

Oman, pays de tradition pacifiste, est devenu une plateforme logistique vitale et s’est attiré la colère de Trump en négociant avec Téhéran sur le détroit d’Ormuz.

Enfin, le Qatar occupe une place à part dans ce tableau. Doha avait été le premier pays du Golfe à ouvrir un bureau de représentation économique Israélien sur son sol, dès 1996, dans le sillage des Accords d’Oslo. Ce bureau a fermé avec la Seconde Intifada. Quand les Accords d’Abraham ont été négociés en 2020, le Qatar a refusé de signer, maintenant la question palestinienne comme condition préalable et préservant son rôle de médiateur universel. Ce choix, qui a pu sembler inconfortable à l’époque, s’est révélé une stratégie de long terme d’une remarquable cohérence. Et c’est Doha que tout le monde appelle aujourd’hui.

Ormuz, l’arme que personne n’a désarmée

Car c’est Ormuz qui est au cœur de tout. Le gouvernement Iranien a appris pendant ces trois mois qu’il tenait là son levier ultime. L’IRGC (Islamic Revolutionary Guard Corps) en joue encore, menaçant d’imposer des droits de passage sur les eaux qu’il considère siennes.

Les Émirats construisent en urgence des ports hors du détroit, des oléoducs, des voies ferrées. Stratégie d’« indépendance totale vis-à-vis d’Ormuz », selon leur ministre du Commerce.

Ce réflexe dit tout sur la confiance qui reste dans les garanties Américaines.

Les vrais bénéficiaires

Le gouvernement Iranien a survécu. Il a été durement frappé mais il tient. Il négocie désormais depuis une position que trois mois de bombardements n’ont pas détruite tout en sachant que le détroit d’Ormuz vaut toutes les sanctions du monde.

Le Qatar, lui, sort de cette guerre comme interlocuteur incontournable entre Washington et Téhéran.

Mascate s’est imposé comme hub logistique régional indispensable.

Et Pékin, qui n’a pas tiré un seul coup de feu, observe et attend.

Mahdi Ghuloom, chercheur bahreïni, tire la conclusion que beaucoup pensent sans encore l’écrire : il est temps pour les États du Golfe de négocier directement avec l’Iran un pacte de non-agression. Non par amour de Téhéran mais par lucidité sur ce que Washington leur a démontré.

Ce que cette guerre laisse

Une blessure profonde, dit Khalid Al-Jaber du Conseil du Moyen-Orient à Doha « La guérison sera très longue. »

Ce n’est pas une victoire. C’est un désordre produit par une guerre que le Golfe n’a pas choisie et dont il paie les dommages collatéraux pendant que d’autres négocient les termes de la paix.

Photo1:
Le secrétaire d’État americain Marco Rubio en compagnie de ses homologues hier jeudi après une réunion du Conseil de coopération du Golfe à Manama, au Bahreïn.
Crédit photo Eric Lee/Pool/Reuters.

Photo 2:
Un panneau d’affichage à Téhéran, en avril dernier, représentant des avions américains piégés dans un filet au détroit d’Ormuz.
Crédit photo : Arash Khamooshi/Polaris pour The New York Times.

 
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Publié par le 1 juillet 2026 dans Politique et Société

 

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Le Board of Peace ou l’art de payer pour perdre

https://www.afrique-asie.fr/le-board-of-peace-ou-lart-de-payer-pour-perdre/?fbclid=IwY2xjawSqc8RleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEeBB_oulZklOniDzgMeR-vH6DSdCSZsXBSv-HUEXd4bG1q4MnKN_WRzCvzruo_aem_wUIfhGtq6lePHZDI5_05Wg

 
 

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ILS ENTENDENT CE QUE VOUS NE DITES PAS

Les hypersensibles sensoriels — qui sont-ils, ce qu’ils portent, ce qu’ils voient que vous ne voyez pas.

C’était une soirée ordinaire. Des amis, une table, plusieurs conversations qui se croisaient. Mon mari me taquinait — avec l’affection légèrement agacée de celui qui ne comprend pas tout à fait — parce que je suivais depuis l’autre bout de la pièce un échange que je n’étais pas censée entendre, tout en discutant avec ma voisine de table. Un invité l’interrompit et dit un mot: HSP, Highly Sensitive Person, Hypersensible sensoriel.

Et quelque chose, ce soir-là, s’est posé en moi pour la première fois. Pas un diagnostic mais une reconnaissance.

Qui sont-ils?

Ces personnes sont dans vos dîners, dans vos open spaces, dans vos familles. Elles quittent les supermarchés trop vite. Elles retirent l’étiquette de leur pull avant de pouvoir le porter. Elles ne mangent pas d’ail — pas par caprice mais parce que l’odeur les précède de trois pièces et arrive sur le palais avant la fourchette. Elles dorment avec un coussin entre les genoux parce que l’os contre l’os est une douleur que les autres ne perçoivent pas. Elles suivent la conversation du fond de la salle pendant qu’elles font autre chose. Et on leur dit, depuis l’enfance, qu’elles exagèrent.

Ce mot — exagérer — est le premier verdict que reçoit un HSP.

Le second : c’est de la comédie.

Le troisième ne vient plus des autres. La personne se l’inflige à elle-même : elle cesse d’expliquer.

Ce que la science dit

La psychologue Elaine Aron a posé les bases scientifiques du concept dans les années 1990. Ses travaux, prolongés depuis par des études en neuroimagerie, établissent que les HSP — environ 15 à 20 % de la population — présentent une activation cérébrale plus intense dans les zones liées à l’attention, à la conscience de soi et au traitement émotionnel.

Ce n’est pas une fragilité. C’est une architecture neurologique. Le cerveau HSP filtre moins les informations sensorielles entrantes. Il traite plus profondément, plus longuement, à un coût énergétique parfois plus élevé — sans que cela se traduise nécessairement par de la fatigue.

Certains HSP traversent leur journée sans en rien montrer. Ce qu’ils portent est intérieur et silencieux.

Ce même système produit autre chose.

Ce qu’ils voient que vous ne voyez pas

Les HSP remarquent ce que les autres ratent. Ils détectent les signaux faibles — une tension dans une voix, un détail visuel que personne n’a relevé, une dissonance dans un espace.

Leur mémoire est sensorielle et longue : une odeur, une lumière, une texture suffisent à reconstituer une scène entière.

Leur empathie n’est pas métaphorique.

Elle est physique, neurologique.

Et leur capacité à traiter en profondeur — ce qu’Aron nomme depth of processing — produit des connexions intellectuelles que la pensée rapide ne génère pas.

Les noms que l’histoire a retenus

Abraham Lincoln portait le poids de la souffrance collective avec une acuité que ses contemporains décrivaient comme presque insupportable à observer — cette sensibilité morale a guidé les États-Unis à travers leur moment le plus sombre.

Martin Luther King Jr. percevait l’injustice dans sa chair avant de la formuler en mots.

Frantz Fanon soignait ses patients en ressentant leur souffrance de l’intérieur — Peau noire, masques blancs est un texte HSP sans le savoir : la violence coloniale transcrite comme expérience physique avant d’être théorisée.

Malek Haddad a cessé d’écrire après l’indépendance — non par manque d’inspiration mais parce que le monde ne correspondait plus à ce qu’il percevait : le silence comme seule réponse honnête à une réalité insupportable.

Kateb Yacine portait la langue française comme une blessure et une arme simultanément — cette double perception permanente, sans filtre, sans hiérarchie, est une signature HSP.

Mahmoud Darwich cartographiait l’exil en odeurs, en textures, en matière physique avant de le nommer concept.

Rabindranath Tagore écrivait sur la beauté insupportable des choses ordinaires — la saturation sensorielle comme moteur de l’œuvre.

Ce ne sont pas des coïncidences, c’est une fonction.

Ce que nos sociétés en ont fait

Certains chercheurs en biologie évolutive avancent que la sensibilité sensorielle élevée a constitué un avantage collectif dans les groupes humains. Avoir des individus capables de détecter les signaux faibles — un danger, un changement, une dissonance sociale — était une ressource pour la survie de tous. L’hypersensible n’était pas le maillon fragile. Il était la vigie.

Nous avons construit des environnements bruyants, saturés, à flux tendu. Nous avons érigé la réactivité immédiate en compétence cardinale. Nous avons appelé ça l’efficacité.

Et nous continuons de traiter le reste comme un problème personnel à corriger.

On prescrit de la résilience à des gens qui perçoivent simplement plus. On diagnostique de l’anxiété là où il faudrait réaménager un bureau. On interprète le besoin de calme comme un retrait pathologique. On chambre, à table, quelqu’un qui suit deux conversations à la fois — sans mesurer que cette capacité est précisément ce que le reste de la table ne sait pas faire.

Ce qu’un mot peut faire

Nommer aide et un mot prononcé par un inconnu lors d’un dîner peut défaire ce que des années d’incompréhension ont solidifié. Pas parce que le mot change quoi que ce soit — il n’y a rien à changer — mais parce qu’il installe une personne dans une réalité qui existe, qui a été étudiée, qui a une place dans la littérature scientifique et dans l’histoire humaine.

Les HSP ne demandent pas d’indulgence. Ils demandent qu’on cesse, au minimum, de confondre la profondeur avec la fragilité.

Bibliographie.

Pour aller plus loin

Elaine Aron, Ces gens qui ont peur d’avoir peur (titre original : The Highly Sensitive Person, 1996). Le texte fondateur. Traduit en trente-deux langues.

Elaine Aron, The Highly Sensitive Person in Love (2000). Comment la sensibilité structure les relations intimes.

Jay Belsky et Michael Pluess, « Beyond Diathesis Stress: Differential Susceptibility to Environmental Influences », Psychological Bulletin, 2009. L’article qui renverse la lecture : la sensibilité n’est pas une fragilité orientée vers le pire. C’est une plasticité totale — pire dans le pire, meilleur dans le meilleur.

Michael Pluess et Jay Belsky, « Vantage Sensitivity: Individual Differences in Response to Positive Experiences », Psychological Bulletin, 2013. La face lumineuse de la sensibilité, rarement citée dans la littérature grand public.

Bianca Acevedo et al., « The Highly Sensitive Brain: An fMRI Study of Sensory Processing Sensitivity », Brain and Behavior, 2014. Les preuves en neuroimagerie. Le texte qui ancre le concept dans la biologie du cerveau.

 

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