Suite de l’édito d’hier: « Les fichiers Epstein et la mécanique du double standard. »
Aujourd’hui, Hillary Clinton est convoquée devant le Congrès pour le Epstein files alors que le pouvoir reste protégé et que des faits graves — morts, arrestations arbitraires, enfants utilisés comme appâts — ne suscitent aucune audition. Du « Pizzagate » de 2016 à la publication des fichiers Epstein aujourd’hui, le soupçon se déploie comme un instrument politique, exposant certains et sanctuarisant d’autres.
Par ailleurs, deux citoyens Américains tués dans le Minnesota, des enfants utilisés comme appâts dans des opérations sous tutelle exécutive mais aucune audition. Dans le même temps, Hillary Clinton est de nouveau convoquée.
À l’origine de cette asymétrie, le « Pizzagate » illustre comment les rumeurs peuvent façonner l’opinion publique. Né en 2016 à partir d’emails détournés, il accusait à tort Hillary Clinton et des responsables démocrates d’un réseau pédocriminel inexistant dans le sous-sol d’une pizzeria de Washington. La rumeur a conduit un homme armé à tirer dans ce restaurant pour « sauver des enfants » qui n’existaient pas.
De surcroît, le contraste est saisissant. Le « Pizzagate » parlait de caves imaginaires et de cannibalisme. L’affaire Epstein, elle, repose sur un scandale sexuel réel, documenté, impliquant l’exploitation de mineures et des personnalités de premier plan. Pourtant, ce sont toujours les mêmes figures politiques qui sont exposées, tandis que le centre du pouvoir reste hors de portée.
En réalité, il ne s’agit pas de droit. Il s’agit d’une opération politique, alignée sur l’écosystème QAnon et les réseaux MAGA, où le soupçon se transforme en instrument de contrôle.
Enfin, si la logique était celle du droit, l’attention institutionnelle se porterait sur les pratiques de la milice ICE placée sous tutelle gouvernementale, dont les dérives sont documentées. Elle ne se concentrerait pas sur une audition spectaculaire visant une ancienne candidate, sur fond de recyclage de récits déjà mobilisés pour peser sur une élection.
Face à cette asymétrie, la question reste entière : pourquoi, dans une démocratie qui se présente comme transparente et imparable, le soupçon est-il mis en scène tandis que le centre du pouvoir reste sanctuarisé ?
Il semble aujourd’hui difficile de ne pas voir dans la gestion des fichiers Epstein par l’équipe du President Américain actuel un exercice de pouvoir plus qu’un acte de vérité. L’architecture institutionnelle mise en place par la Maison-Blanche 2026 ne vise ni la transparence ni l’établissement des faits. Elle sert avant tout une stratégie politique dont l’effet principal est celui de protéger le pouvoir en place tout en exposant ses adversaires.
Force est de constater que l’actuel President Américain n’a fait l’objet d’aucune procédure judiciaire en lien avec la publication des fichiers Epstein. Le ministère de la Justice sous la houlette des Républicains, dirigé par la ministre Américaine de la Justice pro Trump, Pam Bondi , a précisé publiquement que certaines allégations visant le President étaient infondées et sensationnalistes, sans confirmation par enquête pénale ni inculpation. Le département de la justice a rappelé que « la présence du nom d’un individu dans ces fichiers ne constitue pas en soi une preuve de culpabilité et que les éléments examinés n’ont donné lieu à aucune poursuite ».
Precisons que ces clarifications officielles ne relèvent pas d’une simple mise au point juridique. Elles s’inscrivent dans une logique de verrouillage institutionnel. Le ministère de la Justice pro Trump agit comme un rempart politique avant d’être une autorité judiciaire indépendante. La distinction entre visibilité médiatique et responsabilité pénale devient ainsi un instrument de pouvoir.
Et si la publication des fichiers Epstein par la Maison-Blanche 2026 respecte formellement le cadre légal. Elle intervient, cependant, à un moment de fragilité politique et de recul de popularité pour l’actuel President Américain.
Pour les cercles conservateurs, cette diffusion est présentée comme un acte de transparence conforme aux principes MAGA. En réalité, elle fonctionne comme un dispositif de contrôle narratif.
C’est ici que le double standard devient manifeste. Tandis que l’actuel President Américain demeure protégé par ses prérogatives institutionnelles et par le contrôle effectif du ministère de la Justice pro Trump, des figures démocrates historiques se retrouvent exposées à des convocations ainsi qu’à des auditions publiques et à une médiatisation intensive.
Il est vrai que Bill et Hillary Clinton ont accepté de comparaître devant le Congrès à majorité républicaine dans le cadre de l’enquête parlementaire sur Jeffrey Epstein. Mais il ne s’agit a aucun moment d’une inculpation mais seulement d’une convocation législative.
Et si cette distinction juridique demeure essentielle, elle n’empêche pas que la procédure s’inscrive dans une stratégie politique de mise en scène, fondée sur la visibilité et la pression médiatique.
Qu’on se le dise, l’audition s’inscrit dans la continuité de narratifs diffusés depuis 2016 par des cercles MAGA et QAnon, associant Hillary Clinton à une élite immorale et débridée sans fondement judiciaire établi. L’institution devient alors un théâtre symbolique. Elle produit une image de responsabilité sans produire de justice pénale.
Le contraste est structurant. D’un côté, un President protégé par l’appareil institutionnel et par un ministère de la Justice aligné. De l’autre, des figures politiques adverses exposées à la lumière parlementaire et médiatique sans qu’aucune charge pénale ne soit engagée. Le système ne fonctionne pas comme un instrument de vérité mais comme un dispositif de pouvoir.
La dynamique actuelle, donc, révèle un usage stratégique des institutions. Dans ce cas, le ministère de la Justice, le Congrès et l’écosystème médiatique ne fonctionnent plus uniquement comme garants de l’État de droit. Ils participent, surtout, à une opération de sauvetage politique du President Américain actuel, habillée du langage de la transparence et du droit à la vérité.
Recap,
Dans ce cadre, la gestion des fichiers Epstein par l’équipe du President Américain actuel ne vise ni l’établissement des faits ni l’égalité devant la loi. Elle sert ainsi une logique de protection du pouvoir en produisant de la visibilité sans produire de justice.
Autrement dit, elle expose les adversaires tout en sanctuarisant le centre du pouvoir.
L’affaire Epstein cesse ainsi d’être un dossier judiciaire pour devenir un révélateur institutionnel. Elle montre comment la transparence peut être instrumentalisée à des fins de domination politique et révèle une asymétrie structurelle dans le traitement des acteurs publics.
Ce qui se joue n’est pas seulement la réputation de quelques figures politiques mais ce qui est en cause est la crédibilité même de l’appareil judiciaire. Dans ce déséquilibre, le pouvoir ne cherche pas la vérité. Il cherche la maîtrise du récit.
D’abord, la divulgation de noms de personnalités Marocaines, Égyptiennes, Émiraties, Saoudiennes, Qatariotes, Yéménites, Koweïtiennes, Libanaises et Bahreïnies dans les dossiers Epstein a produit un silence plus éloquent que n’importe quel démenti. Aucun communiqué officiel offensif, aucune riposte diplomatique visible, aucune tentative publique de contre-récit. Ce mutisme n’est ni accidentel ni improvisé : l’invisibilité est une stratégie assumée.
Les pays concernés choisissent de neutraliser l’affaire par l’évitement. L’objectif n’est pas de convaincre mais de désamorcer. Dans les pays du Golfe, où la légitimité repose sur la performance économique, la stabilité sociale et la projection régionale, l’exposition médiatique constitue un risque stratégique. Dans d’autres contextes, comme le Maroc, la vulnérabilité tient moins à la puissance économique qu’à l’équilibre interne fragile.
Le scandale Epstein, impliquant Ahmed Aboul Gheit, Sultan Ahmed bin Sulayem, Aziza al-Ahmadi, Yousef al-Otaiba, Taïeb Fassi Fihri, Abdeslam Jaïdi, Mostafa Terrab, le Roi Mohammed VI, Cheikh Hamad ben Jassim, Jabor Bin Yousef Bin Jassim Bin Jabor al Thani, Shaher Abdulhak, Anas al Rasheed, Abdallah ben Zayed Al Nahyan, Saad Hariri et Khalid ben Ahmed Al Khalifa, n’est pas traité comme une affaire judiciaire mais comme une variable de vulnérabilité informationnelle. La priorité n’est pas la transparence mais la continuité et le maintien des équilibres internes.
Cette stratégie révèle une fracture entre régimes informationnels. Les démocraties occidentales n’ont pas cherché à éclairer le public : elles ont filtré, retardé et dilué l’information pour protéger leurs élites et le Président Américain, utilisant médias et plateformes comme instruments de contrôle narratif. Les pays Arabes et du Golfe, eux, considèrent le scandale comme une perturbation externe sans effet systémique. Ce n’est pas un désaccord moral : le scandale n’a d’impact que dans le contexte du régime politique et du contrôle de l’information. Le silence devient alors un instrument de souveraineté.
Cette logique de contrôle n’est pas neutre. Elle repose sur la capacité à contenir la circulation transfrontalière des informations, tout en reconnaissant que le scandale circule dans des réseaux judiciaires, enquêtes collaboratives et bases de données publiques. La non-réponse ne supprime pas la diffusion : elle la décorrèle du champ politique interne et protège les équilibres stratégiques.
En définitive, l’affaire Epstein ne révèle pas seulement la porosité des élites occidentales ; elle expose aussi la diversité des logiques de pouvoir et de contrôle de l’information. Dans certaines régions, la circulation d’une information sensible est subordonnée à la stabilité et à la projection de puissance. Dans d’autres, elle est manipulée pour protéger des élites politiques. La question centrale n’est plus ce qui est vrai, mais qui décide que cela mérite d’être reconnu.
Dans cette architecture fragmentée du réel, le silence et la manipulation sont des réponses stratégiques. Epstein n’est pas seulement un scandale judiciaire : il est un révélateur des mécanismes de pouvoir transnationaux et de la façon dont l’information circule selon les logiques de souveraineté et de protection des élites.
D’abord, l’actuelle couverture du scandale Epstein semble répondre à une logique bien rodée. La multiplication des noms, leur dissémination à l’échelle internationale et l’élargissement constant du champ des révélations créent un brouillard informationnel soigneusement entretenu. Pour certains, cette stratégie viserait à diluer les responsabilités et à détourner l’attention du Président Américain en exercice. Cette lecture, largement relayée, s’inscrit dans une tradition ancienne de manipulation politique.
En premier lieu, l’affaire Epstein dépasse désormais toute tentative de containment. Elle se transforme en phénomène systémique, révélant non seulement des abus individuels, mais surtout la porosité entre élites économiques, réseaux d’influence et sphères de pouvoir. En conséquence, le scandale inaugure une conscience politique mondiale nouvelle, moins centrée sur les figures visibles du pouvoir que sur les structures qui les soutiennent.
De surcroît, la figure de Ghislaine Maxwell occupe une place singulière. Héritière d’un capital social et culturel exceptionnel, issue d’un univers où se croisent finance, médias et diplomatie, elle incarne cette zone grise où l’intime rencontre le stratégique. Sa proximité avec Epstein n’est pas seulement celle d’une compagne ou d’une intermédiaire, mais celle d’une actrice pleinement intégrée à des cercles de pouvoir transnationaux.
Par ailleurs, l’ombre de son père, Robert Maxwell, resurgit. Magnat de la presse britannique et acteur central de la guerre de l’information durant la Guerre froide, il a longtemps fait l’objet de soupçons persistants quant à ses relations avec les services de renseignement israéliens. Ces accusations, jamais formellement établies, ne peuvent être expliquées autrement que comme un héritage stratégique et structurant, qui inscrit le nom Maxwell dans une mythologie du secret et de l’influence. Cette lecture est légitime et cohérente pour comprendre l’affaire Epstein dans sa dimension internationale.
Ainsi, la question centrale se déplace. Il ne s’agit plus seulement de savoir si la Maison-Blanche aurait cherché à noyer le poisson, ni même si le Président Américain serait protégé ou déjà sacrifié. L’enjeu réel réside dans l’exploitation stratégique du scandale sur la scène internationale. La Russie et la Chine, observatrices attentives des fractures occidentales, pourraient tirer profit de cette crise de confiance, non par une intervention directe, mais par la mise en lumière d’une décadence réelle et soigneusement cachée des institutions et des élites des démocraties libérales.
De surcroît, le scandale agit comme un révélateur des tensions entre pouvoirs locaux et enjeux globaux. Les États-Unis, confrontés à une opinion publique de plus en plus exigeante et critique, illustrent combien la responsabilité collective ne peut être réduite à la figure d’un seul dirigeant. Dans ce cadre, la médiatisation massive de l’affaire devient un instrument de transparence, mais aussi un miroir des faiblesses institutionnelles.
Enfin, au-delà des individus et des gouvernements, cette affaire impose un questionnement sur la gouvernance mondiale et la circulation de l’information. Les sociétés avancées sont désormais confrontées à l’exigence de vigilance citoyenne et d’éthique partagée, afin que la diffusion rapide des révélations ne serve ni la manipulation ni la simplification, mais contribue à l’élévation du débat public.
En définitive, Epstein et Maxwell ne constituent pas seulement un scandale judiciaire ou médiatique. Ils dessinent les contours d’une bataille plus vaste, où information, pouvoir et responsabilité collective s’entremêlent. Ce n’est pas un homme qui vacille, mais une architecture entière du pouvoir occidental qui se trouve désormais exposée à l’épreuve de la conscience mondiale.
Il est légitime de se demander si le système Epstein pourrait vraiment être démantelé ou s’il est destiné à renaître sous une autre forme, toujours à l’abri des regards. Tant que nous n’attaquerons pas la mécanique globale et la culture qui l’alimente, ces structures continueront de perdurer, adaptant leur forme tout en conservant leur fonction, exploiter, contrôler et maintenir le pouvoir dans l’ombre.
L’affaire Epstein ne se limite pas à un scandale individuel. Elle révèle surtout la résilience des réseaux de pouvoir informels, invisibles mais toujours actifs. Le vrai débat n’est pas de savoir qui a remplacé Epstein mais pourquoi le système produit régulièrement ce type d’intermédiaires. Ces figures ne sont jamais des anomalies. Elles sont le symptôme d’un ordre social et économique qui repose sur opacité, cooptation et concentration de pouvoir. Précisons d’entrée qu’il s’agit d’un crime absolu et inqualifiable, commis pendant des années contre des femmes et des filles mineures. Qu’on se le dise, ce réseau incarnait un esclavagisme moderne, tout aussi cruel qu’inacceptable, mais ce n’est pas tout. Car il ne s’agissait pas seulement d’un réseau de relations et d’influence mais c’était un instrument systématique de domination et de contrôle, où la violence physique et psychologique s’alliait à l’exploitation financière et sociale pour maintenir ses victimes dans une soumission totale. D’abord, il faut rappeler que ce phénomène n’est pas nouveau. Les grandes fortunes du 19ᵉ et 20ᵉ siècle, en Europe comme aux États-Unis, ont souvent eu recours à des intermédiaires pour accéder aux cercles politiques et influencer les décisions. On pense à J. P. Morgan et ses lieutenants, véritables courtiers d’influence entre banques, administrations et grandes entreprises. Plus récemment, certains philanthropes américains comme David Rockefeller ou Bill Gates ont employé des réseaux complexes de fondations et de think tanks pour orienter la recherche scientifique, les politiques de santé publique et la technologie. L’objectif n’était pas seulement de faire le bien mais d’accroître un pouvoir discret et stratégique, capable de façonner le monde sans jamais apparaître dans les journaux. Epstein, dans ce contexte, n’était pas un précurseur mais un amplificateur contemporain. Il connectait milliardaires, responsables politiques et scientifiques, jouait sur les cercles philanthropiques et technologiques et ses relations personnelles lui donnaient un accès inédit à des sphères fermées. Ce modèle a un héritage historique car le rôle d’intermédiaires privilégiés, capables de naviguer entre capital financier, politique et scientifique, existe depuis que les élites ont compris qu’un réseau informel vaut plus que toute institution codifiée. Derrière chaque fondation, chaque conseil d’administration ou cercle privé se cache une mécanique bien huilée avec opacité des réseaux élitaires, faible régulation des financements privés, concentration extrême de richesse et culture d’entre-soi. Ces structures survivent à leurs figures et façonnent le monde des puissants, loin des enquêtes et des scandales. Les exemples abondent. Au Royaume-Uni, les cercles philanthropiques et les clubs privés de la City à Oxford ont longtemps permis à certaines fortunes de coordonner influence politique et économique à l’abri des regards. Aux États-Unis, la Silicon Valley a vu naître des cercles similaires où philanthro-capitalistes et technocrates se cooptent pour orienter des innovations nous continuerons à observer ces fantômes du pouvoir circuler librement, transformant chaque crise individuelle en instrument d’influence durable. Croire qu’un scandale ou la chute d’un individu suffisent à ébranler ces réseaux relève de l’illusion. Il est légitime de se demander aujourd’hui si le système Epstein pourrait vraiment être démantelé et cesser pour de bon ou s’il est destiné à renaître sous une autre forme à l’abri des regards. Tant que nous n’attaquerons pas la mécanique globale et la culture qui l’alimente, il est probable que ces structures perdureront, adaptant leur forme mais conservant leur fonction, exploiter, contrôler et maintenir le pouvoir dans l’ombre. En définitive, l’affaire Epstein n’est pas un accident mais un miroir car elle reflète la stabilité des mécanismes de pouvoir informel, leur capacité à survivre à toutes les tempêtes et à réapparaître sous de nouvelles formes. Ces réseaux, historiques ou contemporains, montrent que la véritable question n’est jamais le nom d’un individu mais la logique d’un système. Tant que nous n’accepterons pas de scruter les structures plutôt que les figures, ces fantômes continueront à façonner le monde, invisibles et impunis.
Longtemps présentées comme les gardiennes du débat libre, les démocraties occidentales participent désormais à une bataille mondiale pour le contrôle des récits. Dans un monde où l’information devient un instrument stratégique, la frontière entre protection du pluralisme et domination narrative se trouble dangereusement.
La vérité comme champ de bataille,
Pendant des décennies, les démocraties occidentales ont construit un récit rassurant : celui d’un affrontement moral entre la liberté d’expression et les régimes autoritaires. Cette représentation structurait les équilibres diplomatiques et façonnait l’image d’un Occident protecteur du débat public face aux manipulations étrangères.
Ce récit vacille aujourd’hui sous l’effet des transformations géopolitiques. Les rivalités internationales ne se jouent plus uniquement sur les terrains militaires ou économiques. Elles se déploient désormais dans l’espace informationnel, là où se construisent les perceptions collectives et où se fabrique la légitimité politique.
La guerre contemporaine traverse les réseaux sociaux, irrigue les algorithmes, s’ancre dans les plateformes numériques et s’appuie sur ces infrastructures invisibles qui organisent la circulation mondiale de l’information. Dans cette confrontation silencieuse, les démocraties occidentales ne figurent plus seulement parmi les cibles. Elles participent activement à la structuration de cette nouvelle conflictualité.
Le soft power devenu arme stratégique,
Au début des années 2000, le politologue Joseph Nye décrivait le soft power comme la capacité d’influencer par l’attraction culturelle et normative plutôt que par la contrainte militaire. Cette vision incarnait l’idée d’une puissance fondée sur l’adhésion plutôt que sur la domination.
Deux décennies plus tard, cette notion a profondément muté. Et l’attraction s’est transformée en instrument de compétition stratégique. Aussi, les puissances occidentales investissent massivement dans la régulation des plateformes numériques, la diplomatie digitale et les technologies d’analyse des flux informationnels.
Ces dispositifs sont officiellement présentés comme des outils de protection contre la désinformation. Ils contribuent également à organiser la hiérarchie des récits légitimes et à préserver une centralité occidentale dans la définition des normes informationnelles mondiales.
Les centres d’analyse stratégique, à l’image du « Brookings Institution », décrivent ces politiques comme des mécanismes destinés à restaurer la confiance démocratique. Dans les faits, ils participent à une entreprise plus large, celle de structurer les cadres d’interprétation du réel.
La guerre cognitive = conquérir les esprits,
La transformation du conflit informationnel s’inscrit désormais dans les doctrines militaires. L’OTAN reconnaît explicitement que les sociétés civiles constituent des terrains d’opérations stratégiques. De ce fait, la guerre cognitive ne vise pas uniquement à contrer les fausses informations mais cherche à remodeler les représentations mentales à travers lesquelles les citoyens interprètent la réalité politique et sécuritaire.
L’intelligence artificielle, les algorithmes de recommandation et l’exploitation massive des données permettent aujourd’hui d’identifier les campagnes d’influence. Ces technologies offrent également la capacité d’orienter la visibilité des récits et de structurer l’écosystème informationnel.
Les élections récentes en Europe et aux États-Unis ont illustré cette mutation. Rappellez-vous, les autorités publiques et les plateformes numériques ont instauré des dispositifs de surveillance algorithmique destinés à limiter la diffusion de contenus jugés manipulatoires. Par ailleurs, pendant la guerre en Ukraine, l’affrontement militaire s’est accompagné d’une bataille narrative menée en temps réel pour conquérir l’opinion internationale.
L’universalisme démocratique face à la logique de puissance,
Le politologue John Mearsheimer rappelle une constante des relations internationales : les États poursuivent avant tout la consolidation de leur puissance, même lorsqu’ils invoquent des valeurs universelles. Les démocraties occidentales ne font pas exception.
Elles défendent la liberté d’expression tout en élaborant des mécanismes de régulation de plus en plus sophistiqués. Elles dénoncent les stratégies d’influence étrangères tout en déployant leurs propres architectures narratives. Cette coexistence entre principe et stratégie traduit une mutation profonde : la démocratie cesse d’être uniquement un modèle politique. Elle devient un levier de projection géopolitique.
Force est de constater que la bataille ne porte plus seulement sur la protection des institutions démocratiques mais concerne désormais le contrôle de la légitimité narrative mondiale.
La guerre mondiale des récits
Face à l’Occident, d’autres puissances ont intégré les règles de cette confrontation. La Chine développe un réseau médiatique international et investit massivement dans les infrastructures numériques globales.
La Russie, pour sa part, privilégie des stratégies informationnelles visant à fragmenter les consensus occidentaux et à exploiter les fractures sociales.
De leur côté , les puissances émergentes élaborent également des récits alternatifs destinés à contester la centralité normative occidentale. Dans ce nouvel environnement stratégique, l’information devient une ressource comparable à l’énergie ou aux technologies critiques.
Au final, la fracture contemporaine ne sépare plus strictement démocratie et autoritarisme. Elle distingue les puissances capables d’imposer leur lecture du réel de celles contraintes de s’y adapter.
Le paradoxe démocratique,
Les sociétés occidentales occupent une position ambivalente dans cette guerre d’influence. Elles revendiquent la défense du pluralisme informationnel tout en cherchant à préserver leur leadership discursif. Elles dénoncent les manipulations extérieures tout en consolidant leurs propres dispositifs d’influence.
Ce paradoxe ne signe pas la disparition du modèle démocratique. Il en révèle la transformation. La souveraineté ne repose plus uniquement sur le contrôle territorial ou institutionnel. Elle s’exerce désormais dans la capacité à structurer les imaginaires collectifs et à orienter la perception du réel.
Qui détient le pouvoir de dire le vrai ?
La guerre cognitive bouleverse la notion même de vérité politique. Elle transforme la crédibilité internationale en ressource stratégique et déplace le centre de gravité des relations internationales vers l’espace informationnel.
La question décisive ne consiste plus seulement à protéger les sociétés contre la désinformation. Elle réside dans la capacité à définir ce qui constitue une information légitime.
Dans cette confrontation silencieuse, les démocraties occidentales continuent de se présenter comme les gardiennes du débat public tout en participant à sa mise en scène stratégique. Elles dénoncent la propagande lorsqu’elle émane de leurs adversaires, mais la rebaptisent régulation lorsqu’elle sert leurs intérêts.
Last not least, la démocratie n’est plus seulement un idéal politique. Elle devient un territoire d’influence.
Et dans cette guerre invisible, la question la plus inquiétante demeure :
qui possède désormais le pouvoir de définir ce que nous devons croire être la vérité.
À 34 ans, le socialiste démocrate du Queens a pulvérisé les codes d’une ville qui se croyait épuisée politiquement. Né en Ouganda, d’origine indienne, musulman, immigré et new-yorkais jusqu’à la moelle, Zohran Mamdani incarne un basculement générationnel, social et moral d’une métropole qui ne veut plus des vieux récits.
Le bruit des rues New-yorkaises a changé de ton mardi soir. Ce n’était pas l’euphorie des grands soirs de baseball ni le vacarme d’un réveillon à Times Square. C’était autre chose : le son discret, obstiné, d’une réinvention politique. Zohran Mamdani, 34 ans, député du Queens, a été élu 111e maire de New York. Premier musulman, premier Sud-Asiatique et le plus jeune depuis le XIXe siècle à accéder à la fonction. Une victoire qui, en apparence, défie la gravité mais en réalité rétablit l’équilibre.
Il aura fallu une campagne d’un an, plus d’un million de portes frappées, cent mille bénévoles – des visages de tous les quartiers, des voix souvent oubliées – pour transformer un simple élu en phénomène politique. L’énergie qui s’en est dégagée n’avait rien de la ferveur habituelle des meetings New-yorkais, elle tenait plutôt du réveil. Dans les immeubles du Bronx, les cafés de Bushwick, les parcs de Jackson Heights, les conversations ont recommencé à parler de “notre ville” au présent.
Cette élection n’est pas seulement une défaite pour Andrew Cuomo, battu pour la seconde fois en cinq mois, ni pour le monde des affaires New-Yorkais qui a englouti 20 millions de dollars dans une bataille perdue. C’est une mise en échec d’un vieux système politique que les électeurs jugent corrompu, figé, hors-sol.
Zohran Mamdani n’a pas promis de miracles. Il a juste promis de la cohérence. Une ville où le prix du logement n’est plus un verdict, où prendre le bus n’est pas un luxe, où la police rend des comptes et où les enfants des immigrés n’ont plus à traduire l’Amérique à leurs parents. Des mots simples, presque naïfs dans le langage politique contemporain. Et c’est précisément ce qui les a rendus explosifs.
Il y a plus d’un siècle, un autre jeune maire, John Purroy Mitchel, avait tenté de secouer la ville. Il voulait éradiquer la corruption et restaurer la confiance. Il avait 34 ans. Il s’est écrasé en avion quatre ans plus tard, après une défaite humiliante. New York a appris à ne plus croire aux réformateurs jusqu’à aujourd’hui.
Mamdani ne cache pas ses positions : hausse d’impôts pour les riches, loyers gelés, transports publics gratuits, réforme profonde de la police. Des propositions qui font grincer Wall Street et hérissent Albany. La gouverneure Kathy Hochul détient les clés du financement de ses projets. L’épreuve de réalité commence le 1er janvier.
Mais sa victoire dépasse déjà le cadre administratif. Elle résonne comme un signal pour le Parti démocrate national : on peut parler d’égalité sans se travestir en centriste prudent, mobiliser la jeunesse sans promesses creuses, rallier les minorités sans folklore identitaire.
Les derniers jours de la campagne ont été durs, parfois laids. Cuomo a joué la carte de la peur : “l’extrémiste de gauche”, “le maire communiste”, “le danger musulman”. Trump, depuis la Maison-Blanche, a renchéri, menaçant d’assécher les fonds fédéraux et de “mettre New York au pas”. Rien n’y a fait. Les électeurs, eux, ont voté pour autre chose. Pour une idée simple : leur ville leur appartient à nouveau.
Le plus frappant, ce n’est pas l’âge de Mamdani. C’est sa capacité à réconcilier une génération avec le mot politique. Il parle de loyers et d’espoir avec la même intensité. Il cite Baldwin autant que le Coran. Il sait que gouverner New York, c’est marcher sur un fil tendu entre le chaos et la beauté.
Un siècle après le “maire enfant” Mitchel, c’est un autre jeune homme qui entre à l’hôtel de ville. Mais cette fois, ce n’est pas la ville qui le porte comme une curiosité. C’est elle qui le réclame.
Nous sommes saturés. Pas de nouvelles informations, mais de la présence permanente.
Chaque écran impose son rythme, chaque notification est un tremblement. On ne s’informe plus, on subit. L’attention s’épuise avant même d’avoir trouvé un sens.
Trump a montré la voie : une phrase, un mot, suffisent à créer une tempête. Il ne s’agit pas de gouverner, mais de remplir l’espace. La politique s’est installée dans cette logique, saturer pour occuper, annoncer pour dominer. La réalité devient secondaire.
L’extrême droite dans la lancée prospère sur la haine de l’autre. Cette haine n’est jamais abstraite. Elle a un visage, un accent, une langue, une peau. Et trop souvent, ce visage, c’est le nôtre. La peur de ce que nous désignons comme extérieur finit par nous ronger. Sa méthode repose sur le refus permanent, la dramatisation, le noir complet. Pas de projet, juste de la colère concentrée.
Au milieu, les citoyens épuisés se défendent comme ils peuvent. Chaque information devient une épreuve. Chacun choisit un camp, chacun se protège. Les dirigeants eux-mêmes suivent la cadence des réseaux. Ils ne décident plus, ils réagissent. La vitesse a tué la nuance, l’action s’est perdue dans le flux.
Résultat : un brouillard permanent. Trop de faits, trop d’opinions, trop de bruit. On croit être informé alors que l’on est saturé. La fatigue mentale devient le fond de l’époque. Elle s’installe partout, de Washington à Alger, de Paris à Séoul.
Ce n’est pas un effondrement. C’est une lente érosion de la capacité à penser et à juger. Le remède n’est pas dans la technologie ni dans un discours moral. Il est dans un geste simple et rare, celui de suspendre, regarder, attendre avant de réagir.
Accepter de ne pas tout savoir et de s’en porter mieux.
La démocratie ne manque pas d’informations mais de temps pour respirer.
« La mode se démode, le style jamais. » disait la célébrissime Coco Chanel..
Un style c'est donc une respiration , un certain regard, sur la vie .
Un style c'est un savant mélange de pulsions, de poésie et de panache...
Réinventer les lieux et dérouler une sorte de mélodie sans toutefois bouder le fun et oser un chouïa d'excentricité ...