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Archives du 2 juin 2026

LE BLEU VENDU, LE BLEU VOLÉ

Chefchaouen au Maroc s’est bâti une réputation mondiale sur une couleur qui ne lui appartient pas. Pendant ce temps, Jodhpur — ville bleue depuis cinq siècles — continue de porter son indigo en silence, sans marketing ni gouvernement qui distribue des pinceaux.

Dans le Rajasthan Indien, au pied du fort de Mehrangarh dont le grès rouge domine la plaine depuis 1459, une mer de maisons indigo s’étend sur plus de dix kilomètres le long des murailles de la vieille ville de Jodhpur. Personne ne sait vraiment, au fond, pourquoi cette ville est devenue bleue — et c’est précisément ce mystère qui dit quelque chose d’essentiel sur ce qu’est une identité authentique. Les brahmanes ont peint leurs demeures en bleu pour signaler leur rang, puis les voisins ont copié et toute la ville a basculé dans l’indigo.

D’autres disent que le lait de chaux teinté éloignait les moustiques et rafraîchissait les intérieurs sous la fournaise du désert de Thar. D’autres encore repetaient que le bleu était là pour honorer Shiva, le dieu à la peau bleue, dont Jodhpur a toujours été un foyer de dévotion.

Personne ne tranche.

Certaines familles utilisent encore les mêmes pigments naturels que leurs aïeux. Or c’est là, dans cette multiplicité de raisons et dans cette transmission silencieuse de génération en génération, que réside la différence fondamentale avec la ville marocaine que le monde entier photographie aujourd’hui.

▌UNE COULEUR EMPRUNTÉE, UNE MARQUE FABRIQUÉE

De fait, Chefchaouen n’a pas inventé son bleu. Le bleu fut introduit dans les années 1930 par des réfugiés juifs fuyant la persécution en Europe. La majeure partie de cette communauté quitta Chefchaouen pour Israël en 1948. Le bleu, lui, resta — repeint, entretenu et progressivement transformé en produit touristique par ceux qui n’en étaient pas les auteurs.

Reste que l’essentiel du spectacle repose sur une mécanique bien huilée. Chaque printemps, le gouvernement local distribue des pinceaux pour maintenir l’aspect bleu caractéristique de la médina.

Ce détail dit tout : le bleu de Chefchaouen est administré.

C’est un décor que l’on repeint deux fois par an — avant le Ramadan et avant la saison touristique — pour s’assurer que les photographies seront à la hauteur des brochures. Jodhpur, bien au contraire, n’a jamais eu besoin de distribuer des pinceaux. Ses habitants peignent leurs maisons depuis des siècles parce que c’est leur façon d’habiter le monde — non pour plaire à un objectif. Ils peignent pour que leur ville ne disparaisse pas.

❝ Chefchaouen a vendu le bleu de ses morts.

Jodhpur vit dans le sien depuis cinq cents ans. ❞

▌L’INDUSTRIE DU KIF DERRIÈRE LES RUELLES PHOTOGÉNIQUES

À cela s’ajoute ce que les brochures touristiques omettent soigneusement : Chefchaouen est aussi la porte d’entrée de l’une des économies les plus puissantes du Rif au maroc — le cannabis. Les montagnes du Rif constituent un centre d’agriculture cannabique et le Maroc reste à ce jour le plus grand producteur de résine de cannabis au monde selon les Nations Unies.

Chefchaouen n’est pas une exception dans ce paysage — elle en est l’épicentre touristique et géographique.

Ainsi, les plantations des alentours sont le point de départ de tonnes de drogue acheminées vers l’Europe et les pays voisins via des réseaux qui longent la Méditerranée. Aussi, la ville est considérée comme un havre pour les voyageurs en quête de kif et les revendeurs y abondent. Pourtant aucune brochure ne mentionne ce voisinage et aucune agence de voyage ne juge utile de préciser que les ruelles bleues photographiées des millions de fois sur Instagram jouxtent une économie illicite dont les revenus annuels étaient encore estimés à environ 350 millions de dollars en 2020 selon les chiffres officiels.

Plus grave encore, en 2019, 55 000 hectares étaient cultivés illégalement dans la région du Rif — un chiffre qui donne la mesure réelle de ce que dissimule le bleu des façades.

Derrière le pittoresque, une société entière s’est organisée autour d’une filière que les autorités tolèrent, encadrent et désormais tentent partiellement de légaliser sans que les agences de voyage jugent nécessaire d’en informer leurs clients.

❝ Le touriste photographie le bleu. Il ne voit pas

le vert des plantations sur les flancs de la

montagne, à trois kilomètres de là. ❞

▌JODHPUR, L’ORIGINALE QUE PERSONNE NE REGARDE

Pourtant, pendant que Chefchaouen accumule les millions de mentions sur les réseaux sociaux, Jodhpur continue de porter son bleu avec la tranquille assurance de ceux qui n’ont rien à prouver. Une porte verte écaillée sur un mur indigo, des turbans orange tranchant sur les façades cobalt, un enfant qui court dans une ruelle dont le bleu se délave sous le soleil du Rajasthan — c’est dans cette usure, dans cette imperfection et dans cette vie qui déborde des murs que se loge la vérité d’une identité. Personne n’a choisi le bleu de Jodhpur. Il s’est imposé, siècle après siècle, porté par la foi, le rang, la chaleur et peut-être la simple beauté du geste répété.

Bien au contraire de Chefchaouen, Jodhpur ne se repeint pas pour les touristes. Certaines familles continuent de broyer les mêmes pigments que leurs aïeux, sans caméra ni gouvernement pour les y encourager. C’est précisément cette résistance tranquille, sans marketing ni subvention, qui condamne en silence le spectacle marocain. L’une est une couleur habitée. L’autre est une couleur vendue.

Tel est, au fond, le vrai sujet — non pas que Chefchaouen soit bleue mais que ce bleu soit devenu, à force de marketing et de circuits touristiques bien huilés, une vérité que personne ne questionne plus. Le marketing touristique a ses hiérarchies propres, rarement fondées sur la vérité historique. Une ville marocaine bien packagée dans les circuits européens de voyage pèse, en termes de visibilité, infiniment plus qu’une cité du Rajasthan dont la profondeur culturelle n’a jamais eu besoin de se vendre. C’est peut-être ça, aussi, la force d’une identité — ne pas avoir besoin qu’on la repeigne.

Sources : AFAR Magazine · Al Jazeera · AL-Monitor · Atlas Obscura · Nations Unies/ONUDC · Vocal Media · Photos : lalqila.fr · @zefir.fr

 

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