RSS

Archives Mensuelles: juin 2026

Le Board of Peace ou l’art de payer pour perdre

https://www.afrique-asie.fr/le-board-of-peace-ou-lart-de-payer-pour-perdre/?fbclid=IwY2xjawSqc8RleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEeBB_oulZklOniDzgMeR-vH6DSdCSZsXBSv-HUEXd4bG1q4MnKN_WRzCvzruo_aem_wUIfhGtq6lePHZDI5_05Wg

 
 

Étiquettes : , ,

ILS ENTENDENT CE QUE VOUS NE DITES PAS

Les hypersensibles sensoriels — qui sont-ils, ce qu’ils portent, ce qu’ils voient que vous ne voyez pas.

C’était une soirée ordinaire. Des amis, une table, plusieurs conversations qui se croisaient. Mon mari me taquinait — avec l’affection légèrement agacée de celui qui ne comprend pas tout à fait — parce que je suivais depuis l’autre bout de la pièce un échange que je n’étais pas censée entendre, tout en discutant avec ma voisine de table. Un invité l’interrompit et dit un mot: HSP, Highly Sensitive Person, Hypersensible sensoriel.

Et quelque chose, ce soir-là, s’est posé en moi pour la première fois. Pas un diagnostic mais une reconnaissance.

Qui sont-ils?

Ces personnes sont dans vos dîners, dans vos open spaces, dans vos familles. Elles quittent les supermarchés trop vite. Elles retirent l’étiquette de leur pull avant de pouvoir le porter. Elles ne mangent pas d’ail — pas par caprice mais parce que l’odeur les précède de trois pièces et arrive sur le palais avant la fourchette. Elles dorment avec un coussin entre les genoux parce que l’os contre l’os est une douleur que les autres ne perçoivent pas. Elles suivent la conversation du fond de la salle pendant qu’elles font autre chose. Et on leur dit, depuis l’enfance, qu’elles exagèrent.

Ce mot — exagérer — est le premier verdict que reçoit un HSP.

Le second : c’est de la comédie.

Le troisième ne vient plus des autres. La personne se l’inflige à elle-même : elle cesse d’expliquer.

Ce que la science dit

La psychologue Elaine Aron a posé les bases scientifiques du concept dans les années 1990. Ses travaux, prolongés depuis par des études en neuroimagerie, établissent que les HSP — environ 15 à 20 % de la population — présentent une activation cérébrale plus intense dans les zones liées à l’attention, à la conscience de soi et au traitement émotionnel.

Ce n’est pas une fragilité. C’est une architecture neurologique. Le cerveau HSP filtre moins les informations sensorielles entrantes. Il traite plus profondément, plus longuement, à un coût énergétique parfois plus élevé — sans que cela se traduise nécessairement par de la fatigue.

Certains HSP traversent leur journée sans en rien montrer. Ce qu’ils portent est intérieur et silencieux.

Ce même système produit autre chose.

Ce qu’ils voient que vous ne voyez pas

Les HSP remarquent ce que les autres ratent. Ils détectent les signaux faibles — une tension dans une voix, un détail visuel que personne n’a relevé, une dissonance dans un espace.

Leur mémoire est sensorielle et longue : une odeur, une lumière, une texture suffisent à reconstituer une scène entière.

Leur empathie n’est pas métaphorique.

Elle est physique, neurologique.

Et leur capacité à traiter en profondeur — ce qu’Aron nomme depth of processing — produit des connexions intellectuelles que la pensée rapide ne génère pas.

Les noms que l’histoire a retenus

Abraham Lincoln portait le poids de la souffrance collective avec une acuité que ses contemporains décrivaient comme presque insupportable à observer — cette sensibilité morale a guidé les États-Unis à travers leur moment le plus sombre.

Martin Luther King Jr. percevait l’injustice dans sa chair avant de la formuler en mots.

Frantz Fanon soignait ses patients en ressentant leur souffrance de l’intérieur — Peau noire, masques blancs est un texte HSP sans le savoir : la violence coloniale transcrite comme expérience physique avant d’être théorisée.

Malek Haddad a cessé d’écrire après l’indépendance — non par manque d’inspiration mais parce que le monde ne correspondait plus à ce qu’il percevait : le silence comme seule réponse honnête à une réalité insupportable.

Kateb Yacine portait la langue française comme une blessure et une arme simultanément — cette double perception permanente, sans filtre, sans hiérarchie, est une signature HSP.

Mahmoud Darwich cartographiait l’exil en odeurs, en textures, en matière physique avant de le nommer concept.

Rabindranath Tagore écrivait sur la beauté insupportable des choses ordinaires — la saturation sensorielle comme moteur de l’œuvre.

Ce ne sont pas des coïncidences, c’est une fonction.

Ce que nos sociétés en ont fait

Certains chercheurs en biologie évolutive avancent que la sensibilité sensorielle élevée a constitué un avantage collectif dans les groupes humains. Avoir des individus capables de détecter les signaux faibles — un danger, un changement, une dissonance sociale — était une ressource pour la survie de tous. L’hypersensible n’était pas le maillon fragile. Il était la vigie.

Nous avons construit des environnements bruyants, saturés, à flux tendu. Nous avons érigé la réactivité immédiate en compétence cardinale. Nous avons appelé ça l’efficacité.

Et nous continuons de traiter le reste comme un problème personnel à corriger.

On prescrit de la résilience à des gens qui perçoivent simplement plus. On diagnostique de l’anxiété là où il faudrait réaménager un bureau. On interprète le besoin de calme comme un retrait pathologique. On chambre, à table, quelqu’un qui suit deux conversations à la fois — sans mesurer que cette capacité est précisément ce que le reste de la table ne sait pas faire.

Ce qu’un mot peut faire

Nommer aide et un mot prononcé par un inconnu lors d’un dîner peut défaire ce que des années d’incompréhension ont solidifié. Pas parce que le mot change quoi que ce soit — il n’y a rien à changer — mais parce qu’il installe une personne dans une réalité qui existe, qui a été étudiée, qui a une place dans la littérature scientifique et dans l’histoire humaine.

Les HSP ne demandent pas d’indulgence. Ils demandent qu’on cesse, au minimum, de confondre la profondeur avec la fragilité.

Bibliographie.

Pour aller plus loin

Elaine Aron, Ces gens qui ont peur d’avoir peur (titre original : The Highly Sensitive Person, 1996). Le texte fondateur. Traduit en trente-deux langues.

Elaine Aron, The Highly Sensitive Person in Love (2000). Comment la sensibilité structure les relations intimes.

Jay Belsky et Michael Pluess, « Beyond Diathesis Stress: Differential Susceptibility to Environmental Influences », Psychological Bulletin, 2009. L’article qui renverse la lecture : la sensibilité n’est pas une fragilité orientée vers le pire. C’est une plasticité totale — pire dans le pire, meilleur dans le meilleur.

Michael Pluess et Jay Belsky, « Vantage Sensitivity: Individual Differences in Response to Positive Experiences », Psychological Bulletin, 2013. La face lumineuse de la sensibilité, rarement citée dans la littérature grand public.

Bianca Acevedo et al., « The Highly Sensitive Brain: An fMRI Study of Sensory Processing Sensitivity », Brain and Behavior, 2014. Les preuves en neuroimagerie. Le texte qui ancre le concept dans la biologie du cerveau.

 

Étiquettes : , , , , , , ,

LE BLEU VENDU, LE BLEU VOLÉ

Chefchaouen au Maroc s’est bâti une réputation mondiale sur une couleur qui ne lui appartient pas. Pendant ce temps, Jodhpur — ville bleue depuis cinq siècles — continue de porter son indigo en silence, sans marketing ni gouvernement qui distribue des pinceaux.

Dans le Rajasthan Indien, au pied du fort de Mehrangarh dont le grès rouge domine la plaine depuis 1459, une mer de maisons indigo s’étend sur plus de dix kilomètres le long des murailles de la vieille ville de Jodhpur. Personne ne sait vraiment, au fond, pourquoi cette ville est devenue bleue — et c’est précisément ce mystère qui dit quelque chose d’essentiel sur ce qu’est une identité authentique. Les brahmanes ont peint leurs demeures en bleu pour signaler leur rang, puis les voisins ont copié et toute la ville a basculé dans l’indigo.

D’autres disent que le lait de chaux teinté éloignait les moustiques et rafraîchissait les intérieurs sous la fournaise du désert de Thar. D’autres encore repetaient que le bleu était là pour honorer Shiva, le dieu à la peau bleue, dont Jodhpur a toujours été un foyer de dévotion.

Personne ne tranche.

Certaines familles utilisent encore les mêmes pigments naturels que leurs aïeux. Or c’est là, dans cette multiplicité de raisons et dans cette transmission silencieuse de génération en génération, que réside la différence fondamentale avec la ville marocaine que le monde entier photographie aujourd’hui.

▌UNE COULEUR EMPRUNTÉE, UNE MARQUE FABRIQUÉE

De fait, Chefchaouen n’a pas inventé son bleu. Le bleu fut introduit dans les années 1930 par des réfugiés juifs fuyant la persécution en Europe. La majeure partie de cette communauté quitta Chefchaouen pour Israël en 1948. Le bleu, lui, resta — repeint, entretenu et progressivement transformé en produit touristique par ceux qui n’en étaient pas les auteurs.

Reste que l’essentiel du spectacle repose sur une mécanique bien huilée. Chaque printemps, le gouvernement local distribue des pinceaux pour maintenir l’aspect bleu caractéristique de la médina.

Ce détail dit tout : le bleu de Chefchaouen est administré.

C’est un décor que l’on repeint deux fois par an — avant le Ramadan et avant la saison touristique — pour s’assurer que les photographies seront à la hauteur des brochures. Jodhpur, bien au contraire, n’a jamais eu besoin de distribuer des pinceaux. Ses habitants peignent leurs maisons depuis des siècles parce que c’est leur façon d’habiter le monde — non pour plaire à un objectif. Ils peignent pour que leur ville ne disparaisse pas.

❝ Chefchaouen a vendu le bleu de ses morts.

Jodhpur vit dans le sien depuis cinq cents ans. ❞

▌L’INDUSTRIE DU KIF DERRIÈRE LES RUELLES PHOTOGÉNIQUES

À cela s’ajoute ce que les brochures touristiques omettent soigneusement : Chefchaouen est aussi la porte d’entrée de l’une des économies les plus puissantes du Rif au maroc — le cannabis. Les montagnes du Rif constituent un centre d’agriculture cannabique et le Maroc reste à ce jour le plus grand producteur de résine de cannabis au monde selon les Nations Unies.

Chefchaouen n’est pas une exception dans ce paysage — elle en est l’épicentre touristique et géographique.

Ainsi, les plantations des alentours sont le point de départ de tonnes de drogue acheminées vers l’Europe et les pays voisins via des réseaux qui longent la Méditerranée. Aussi, la ville est considérée comme un havre pour les voyageurs en quête de kif et les revendeurs y abondent. Pourtant aucune brochure ne mentionne ce voisinage et aucune agence de voyage ne juge utile de préciser que les ruelles bleues photographiées des millions de fois sur Instagram jouxtent une économie illicite dont les revenus annuels étaient encore estimés à environ 350 millions de dollars en 2020 selon les chiffres officiels.

Plus grave encore, en 2019, 55 000 hectares étaient cultivés illégalement dans la région du Rif — un chiffre qui donne la mesure réelle de ce que dissimule le bleu des façades.

Derrière le pittoresque, une société entière s’est organisée autour d’une filière que les autorités tolèrent, encadrent et désormais tentent partiellement de légaliser sans que les agences de voyage jugent nécessaire d’en informer leurs clients.

❝ Le touriste photographie le bleu. Il ne voit pas

le vert des plantations sur les flancs de la

montagne, à trois kilomètres de là. ❞

▌JODHPUR, L’ORIGINALE QUE PERSONNE NE REGARDE

Pourtant, pendant que Chefchaouen accumule les millions de mentions sur les réseaux sociaux, Jodhpur continue de porter son bleu avec la tranquille assurance de ceux qui n’ont rien à prouver. Une porte verte écaillée sur un mur indigo, des turbans orange tranchant sur les façades cobalt, un enfant qui court dans une ruelle dont le bleu se délave sous le soleil du Rajasthan — c’est dans cette usure, dans cette imperfection et dans cette vie qui déborde des murs que se loge la vérité d’une identité. Personne n’a choisi le bleu de Jodhpur. Il s’est imposé, siècle après siècle, porté par la foi, le rang, la chaleur et peut-être la simple beauté du geste répété.

Bien au contraire de Chefchaouen, Jodhpur ne se repeint pas pour les touristes. Certaines familles continuent de broyer les mêmes pigments que leurs aïeux, sans caméra ni gouvernement pour les y encourager. C’est précisément cette résistance tranquille, sans marketing ni subvention, qui condamne en silence le spectacle marocain. L’une est une couleur habitée. L’autre est une couleur vendue.

Tel est, au fond, le vrai sujet — non pas que Chefchaouen soit bleue mais que ce bleu soit devenu, à force de marketing et de circuits touristiques bien huilés, une vérité que personne ne questionne plus. Le marketing touristique a ses hiérarchies propres, rarement fondées sur la vérité historique. Une ville marocaine bien packagée dans les circuits européens de voyage pèse, en termes de visibilité, infiniment plus qu’une cité du Rajasthan dont la profondeur culturelle n’a jamais eu besoin de se vendre. C’est peut-être ça, aussi, la force d’une identité — ne pas avoir besoin qu’on la repeigne.

Sources : AFAR Magazine · Al Jazeera · AL-Monitor · Atlas Obscura · Nations Unies/ONUDC · Vocal Media · Photos : lalqila.fr · @zefir.fr

 

Étiquettes : , , , , ,