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Un agenda qui prétend…

27 Août

Une femme se tient devant sa fenêtre. Il y a toujours une vitre dans ces cas la. Elle appuie le front contre la surface froide en activant la touche rewind.
Au seuil du monde, les chemises en lin blanc impeccablement repassées soulignaient avec une pointe d’insistance les peaux étonnement dorées. Les sourires n’étaient pas forcement sincères et les bouches de toutes ces mondaines,minutieusement tracées au rouge écarlate de Dior, se contractaient en dessinant des « Ohhhh » savamment dosés mais surtout divins que l’on suspendait juste au dessus des plats.
Exquis.
Il faut dire que l’ambassade Britannique sait y faire et quand sa majesté recevait pour le iftar c’est toutes les dunes de l’Arabie qui scintillaient jusqu’à tard, très tard dans la nuit .
Il l’a regardait un peu intrigué, beaucoup amusé, infiniment séduit. Leur hôte, un brillant diplomate, les avait placé côte à côté. Autour de la somptueuse table s’entrechoquaient des nationalités confondues, plénipotentiaires des sphères d’intérêts encore plus confondantes, disons le.
Madame la conférencière nous viendrait de New York . Ils avaient même échangé, il y a de cela quelques mois, sur l’urgence de protéger le temple antique de Baalshamin à Palmyre. Ne  pouvant assister a son exposé faute de caler  la séance entre deux vols, il s’est promis de la revoir et le plus vite possible .
Au  moment de servir le deuxième plat ,la voix fluette se détachait  des murs et des ombres langoureuses que dessinaient les flammes des bougies embaumant le bois de santal. Elle tournoyait au dessus de leur tête avant de venir se mêler aux tintement des verres en cristal.
Et cela faisait de jolis tchin,tchin.
Et cela donnait des histoires invraisemblables.
– Ma grand- mère avait coutume de donner des soirées légendaires dans sa villa du grand Alger.
On disait que la demeure aurait appartenu a Saint-Saëns.
On disait aussi que par une fiévreuse nuit du mois d’août quelque part sur les rives de la pointe Pescade, un homme de 38 ans, d’une lucidité intacte ouvrit grand la fenêtre de sa chambre et lâcha sur la ville par poignées entières des centaines de partitions musicales. Elle s’interrompit le temps de lisser un pli sur la nappe avec le souci d’accomplir quelque chose d’éminemment important avant de continuer sur le ton de la confidence en baissant d’un cran sa voix:
-Ma grand mère, elle, n’avait de ouïe que pour la séraphique Fadela et ses noubas.
– Est- elle toujours a Alger?
– Fadela? bien sur que non. Elle décédera en 70, le jour de ma naissance. Ma grand mère y a vu un signe et m’a fait juré de laisser chanter Fadela partout ou j’irai.
Bien entendu qu’il pensait a la grand-mère, lui.
Avant le dessert ,il tremblait déjà a l’idée de ne pouvoir revoir ce petit bout de femme qui ne faisait pas de grands « Oh » mais qui semblait fragilisée par la perte de Fadela.
– J’aimerai vous revoir dans la maison de votre grand mère .
– je n’y habite plus.
Suivra un mouvement précipité de toutes les lumières traversant a l’oblique l’enfilade des vitres donnant sur le jardin de la résidence.

Généralement la douleur était trop sourde. Ramassée, la boule juste au niveau de l’estomac s’amplifiait en boursouflures qui ralentissaient dangereusement sa respiration.
Le savoir loin encore, plusieurs fois dans le mois, dans l’année, durant quelques 25 ans, elle ne s’y résignera jamais et certainement pas durant la nuit.
Le jour,elle fera comme si en peinant a défroisser les chronologies boudeuses .
La perdition, les creux, le vide, les blancs, l’incompréhension, les enfonçures se résorberont, pour un moment, sous la couverture en cuir de chèvre du mémorandum souvent trop chargé .
la modernité entière serait-elle  un agenda qui prétend?
-J’ai menti, ce n’est pas seulement que je voudrai rester a tes cotés mais je le veux tellement.
C’était sa manière a lui d’annoncer les départs.
Washington DC.August 28.2015.
To be continued.

 
5 Commentaires

Publié par le 27 août 2015 dans A pile et face

 

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5 réponses à “Un agenda qui prétend…

  1. bizak

    2 septembre 2015 at 20:36

    Je note ces belles paroles en darredja que je conserve ! (dans ma boite à mots). Merci latifa Kharrat pour votre commentaire qui m’a éclairé un peu plus sur la diva Fadéla.
    Au fait, j’ai partagé ce matin avec un groupe fermé d’amis facebook( Si Alger m’était narrée…Conte e..), l’ Extrait de la Suite Algérienne de Camille Saint Saens: Rêverie d’un soir à Blida; ( j’ai précisé bien sûr votre blog, votre nom etc..) et je dois dire qu’ils ont été envoûtés. Que du bonheur!
    Je me suis permis, sachant que le partage était autorisé, puisque signalé, mais en respectant la déontologie. J’espère avoir bien fait. A vrai dire j’étais motivé par ce que vous écriviez: « Combien de jeunes gens aujourd’hui en Algérie ont appris a estimer le maestro et son œuvre ? je n’ose attendre une réponse mais je vous demande amicalement de prêter une oreille attentive du haut de l’avenue Saint Eugene et vous entendrez surement les notes du maître encore chanter .. »
    Et bien Latifa Kharrat, le message est passé. Cheers.

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    • bizak

      2 septembre 2015 at 20:52

      Le nom exact du groupe d’amis: « Si Alger m’était narrée….Contes et légendes d’une… »

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      • Jasmins de nuit

        3 septembre 2015 at 13:28

        Merci pour Camille Saint Saens,Bizak.Transmettre c’est aussi et surtout aimer les autres.

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  2. Jasmins de nuit

    2 septembre 2015 at 20:05

    Ma mère était fan absolue de la grande Fadela.
    La cantatrice ne se contentait pas de représenter le chic et l’élégance a l’Algérienne mais faisait preuve d’un gout pour la subversion. La chanson « Ya bellaredj » aurait du mal a passer aujourd’hui avec tous les nouveaux interdits que nous impose le cultuel/rituel post annees 90.
    La chanson disait:
    a yema yema chouchti madfoura
    hadou seb3a senin ma sallit
    ki djit enssali nssit esoura
    ou tefakert khelili ou bkit .
    Fadela qui chantera en France des 1935 animera un grand recital en 54 a l’Opera de Paris et formera plus tard sa propre troupe musicale qui comptait la celebre Reinette Daoud, dite l’Oranaise, tout un symbole de l’Algerie plurielle.
    Oum Kaltoum ,vous dites? Je dirai plutot Piaf.Cheers et merci pour votre commentaire.

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  3. bizak

    2 septembre 2015 at 06:57

    Très beau texte que je n’ai réussi à déchiffrer peu ou prou, qu’après de multitudes traversées de mon âme ! les mots dansant, savoureux, m’ont donné la nostalgie quand Fadéla, notre Oum Keltoum, m’a rappelé les souvenirs de ce qu’il était une fois, une voix celeste !
    Votre façon de dire Latifa Kharrat est exquise et ravive les âmes.Merci

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