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le “Rimbaud de la sculpture”…Camille Claudel

10 Mar

10 mars 1913 : Pétant les plombs à cause de Rodin, Camille Claudel est jetée à l’asile.

La sculptrice passe les 30 dernières années de sa vie enfermée, ignorée par son frère Paul Claudel, trop préoccupé par sa carrière.

Ce 10 mars 1913, un fourgon tiré par des chevaux tourne sur le quai Bourbon de l’île Saint-Louis, à Paris. Les fers résonnent violemment sur le pavé. Le véhicule s’arrête devant le numéro 19. Les rares passants assistent à un véritable enlèvement. Deux infirmiers musclés forcent les portes de l’atelier où vit Camille Claudel. Ils peinent à pénétrer, tout est barricadé. Alors, ils passent par la fenêtre. Une fois à l’intérieur, ils sont stupéfaits de tant d’immondices, de tant de puanteur. Ils ont peine à croire qu’on puisse vivre dans un tel capharnaüm plongé dans l’obscurité et l’humidité. Des chats circulent autour de plusieurs sculptures brisées. Celles que Camille s’applique autant à modeler qu’à détruire comme une furie, à coups de marteau.

La sculptrice est bien dans sa tanière, crasseuse au possible, qui vocifère. À 48 ans, elle en paraît dix de plus. Elle est comme une bête meurtrie au fond de son antre, isolée du monde, emportée par la folie, comme possédée. Les infirmiers la balancent dans le fourgon, direction l’asile de Ville-Evrard à Neuilly-sur-Marne. Elle ne reverra jamais son atelier.
 Sa famille la prétend incapable de s’occuper d’elle-même et affirme qu’il faut donc la soigner. Mais c’est à se demander si elle ne cherche pas plutôt à s’en débarrasser. La demande d’internement de Camille intervient seulement une semaine après que son père qui la protégeait a rendu son dernier souffle. C’est la propre mère de Camille qui a manigancé son internement en demandant un certificat au docteur Michaux – qui loge au-dessus de son atelier – et qui a poussé son frère Paul, le poète et écrivain de renom, à agir. Sa fille est un boulet, une erreur de la nature. Elle n’en veut pas ! Qu’on la balance dans un asile et qu’elle lui foute la paix.

Paul a consenti. Et cette mauviette n’a même pas eu la force de venir sur place pour assister à l’exécution de ses ordres. Sans doute en a-t-il marre des fabulations de sa soeur, de ses crises d’hystérie, de ses délires de persécution. Elle va jusqu’à accuser publiquement le grand Rodin de vouloir lui voler ses oeuvres. La famille Claudel a une réputation à protéger. Qu’elle dégage !
 Si Camille accuse Rodin de tous les maux de la terre, c’est qu’il l’a laissé tomber comme une vieille chaussette. Voilà tout.

Tension entre amants

Pourtant, leur rencontre avait été si belle. La jeune femme a 20 ans quand elle devient l’élève du sculpteur de 24 ans son aîné. Non seulement elle est jeune, belle, mais, pour ne rien gâcher, elle est dotée d’un talent rare pour la sculpture. Ce vieux libidineux met ce talent à profit, fait d’elle son inspiratrice, sa collaboratrice, et bien sûr sa maîtresse. Il aurait tort de s’en priver. Camille ne demande pas mieux, quitte à se tuer à la tâche pour l’aider. Son succès à lui va grandissant, elle, reste dans l’ombre. À son tour, elle veut exister, elle travaille comme une dingue, ose des sculptures qui lui amènent les éloges de la presse. Son talent est bientôt reconnu. La tension monte entre les amants, car Rodin a une maîtresse « officielle », Camille ne le supporte pas. En 1898, après presque quinze ans d’attente et plusieurs ruptures, elle comprend qu’il ne l’épousera jamais. C’est la rupture, définitive.

Pour Camille, la blessure de la séparation reste vive, même si, au fil des années, elle parvient à s’affranchir de l’influence artistique de Rodin. Elle mange de la vache enragée : peu de soutiens financiers, peu de commandes, les factures s’accumulent, elle ne s’en sort pas. Elle commence à penser que Rodin est derrière tout ça. Elle se referme sur elle-même, ne fait plus confiance à personne, refuse les soirées mondaines, les déjeuners avec des personnes influentes. Elle se sent persécutée. Rodin monte tout le monde contre elle, pour lui nuire, c’est obligé. Camille bascule dans un délire de persécution. 


Relation incestueuse

Impossible de trouver du réconfort auprès de son frère, « mon petit Paul », comme elle dit. Lui aussi lui fausse compagnie. Pourtant, ils ont toujours eu des relations gémellaires, fusionnelles, incestueuses, diront certains. Tous les deux étaient animés de la même soif créatrice et fascinés l’un par l’autre, jusqu’à ce que Paul transforme cette fascination en une forme de répulsion. A-t-il peur que le génie de sa soeur surpasse le sien ? En se mariant, il a comme rompu avec elle. Depuis lors, il se voue à la religion, à l’écriture et, d’abord, à sa réussite sociale. Et voilà ce qu’elle est devenue, sa soeur chérie, pendant qu’il jouait les égoïstes : une folle. Une folie dans laquelle il aurait pu lui-même basculer. Il l’avoue : « J’ai tout à fait le tempérament de ma sœur, quoiqu’un peu plus mou et rêvasseur, et sans la grâce de Dieu, mon histoire aurait sans doute été la sienne ou pire encore », écrit-il dans une lettre-confession datée du 26 février 1913, avant « l’incarcération » de Camille.

Une fois à Ville-Evrard, on limite à Camille les visites, les courriers, on l’isole. La guerre éclate, les hôpitaux sont réquisitionnés et les internés de Ville-Evrard transférés à Montdevergues, dans le Vaucluse. La famille Claudel s’en réjouit certainement : plus la folle est loin, mieux elle s’en trouve. À la libération, tous les malades transférés regagnent Paris ; bizarrement, pas Camille. On la tient à l’écart, on ne veut plus que ses scandales salissent la prestigieuse famille Claudel.

Indifférence générale

En 1919, l’état de santé de Camille s’est amélioré, elle pourrait sortir. Pas question ! Non, non, non ! Sa mère refuse violemment dans les courriers adressés au directeur de Montdevergues, elle hait sa fille au plus haut point. Bel instinct maternel. Jusqu’à la mort de sa mère en 1929, Camille l’implore de la sortir de là, lui exposant sa sordide condition, criant à l’injustice, jurant de se tenir tranquille. En vain. La bougresse ne répond pas et n’ira même jamais la voir à l’asile. Après 1929, c’est à Paul qu’elle adresse ses lettres désespérées. Lui non plus n’y répond pas, se contentant de lui rendre de rares visites. Une quinzaine en trente ans ! Qu’elle reste à Montdevergues jusqu’à sa mort !

C’est ainsi qu’après trente ans d’incarcération, Camille Claudel s’éteint le 19 octobre 1943 dans l’indifférence générale. Sans doute meurt-elle de faim, comme huit cents autres pensionnaires sur les deux mille que contient l’asile. La nourriture étant réquisitionnée par les Allemands, la direction n’a plus les moyens de nourrir ses aliénés. Pendant que l’estomac de sa sœur crie famine, Paul s’offre un domaine somptueux. Il ne se déplace même pas pour les obsèques, ni personne d’autre de la famille. Pas de temps à perdre, un chèque suffira. La dépouille de Camille est jetée dans la fosse commune. 
Paul dira : « … J’ai abouti à un résultat, elle n’a abouti à rien… » Rien, sinon Les causeuses, L’abandon, La valse, et tant d’autres œuvres majeures de Camille Claudel. Et si le véritable génie de la famille, c’était elle, et pas son frère ? Certains la surnommeront le « Rimbaud de la sculpture ». Artiste maudite. « Avons-nous fait, les parents et moi, tout ce que nous pouvions ? » écrit Paul un mois avant le décès de Camille. Il ne manque vraiment pas de toupet.

le Point.fr- Publié le 10/03/2012  .

 
13 Commentaires

Publié par le 10 mars 2012 dans Arts Visuels

 

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13 réponses à “le “Rimbaud de la sculpture”…Camille Claudel

  1. Madina

    14 juillet 2012 at 00:42

    Les hommes,ont toujours été et le seront toujours de grands égoistes!!!

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  2. Karim

    14 mars 2012 at 20:26

    J’aime bien ton « peut être » ce qui ne fait pas de l’indifférence de Rodin un crime contrairement aux accusation portées sur les comportement de la famille Claudel(Mère et frère!)

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  3. Samira Bouchaib-Meroum

    13 mars 2012 at 12:56

    y’a qqes annees g decouvert cette femme a travers un film,francais et dans son role notre belle isabelle adjani, mais l »episode de son internement n’a pas ete traitee…maintenant on parle d’une suite qui serait jouee cette fois ci par J binoche…bref pour revenir a CC je pense que ses relations speciales avec son frere, sa mere, son amant l’ont detruite…une reelle passion gachee par tant de conflits et de souffrance..https://latifakharrat.com/2012/03/10/10-mars-1913-petant-les-plombs-a-cause-de-rodin-camille-claudel-est-jetee-a-lasile/#comment-form-load-service:Facebook

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  4. Faiza

    12 mars 2012 at 00:22

    Quel tragique destin ! La situation n’a guère évolué, bcps de femmes sont victimes de l’égoïsme des hommes…

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    • Jasmins de nuit

      12 mars 2012 at 01:08

      C’est fou comme la passion peut être dévastatrice et même fatidique , le cas de Camille Claudel en est a ce titre ,un cas d’école.
      Comme tu le constate Faiza , Rodin -43ans- s’est montré exécrable avec la jeune prodige Camille -19ans- . Mes recherches jusque la n’ont pas donné grand chose sur le fond de l’histoire…A croire qu’il y a pacte tacite de protéger le grand maître Rodin.
      Merci de ton passage.Cheers.

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  5. Karim

    10 mars 2012 at 21:18

    Tragique histoire que celle de Camille…Aucune explication du comportement de la mère sinon une allusion ironique au « bel instinct maternel »…difficile de croire qu’il n’a pas une dramatisation de cette tragédie familiale qui n’en avait vraiment pas besoin!

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    • Jasmins de nuit

      12 mars 2012 at 01:15

      Karim, la « cruauté » de la mère n’occultera pas pour autant l’indifférence de Rodin…Camille a démontré un génie indéniable dans l’art de la sculpture …Peut être que cela a fini par agacer le maître Rodin.
      Moi ,je trouve que l’on a pas assez dit sur ce drame. Cheers.

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